Littérature du 20e siècle : les auteurs à connaître

Gros plan sur les rayons d'une librairie avec des livres d'occasion

La littérature française du XXe siècle pose un sérieux problème : elle multiplie les incontournables. Beaucoup trop d’auteurs que nous sommes censés avoir lus, et personne pour nous dire par où commencer.

Mais d’où vient ce foisonnement d’auteurs au siècle précédent ? Plusieurs facteurs se cumulent. Le siècle traverse deux guerres mondiales, des révolutions, des bouleversements sociaux majeurs. Les écrivains ne peuvent plus écrire comme avant, ils cherchent d’autres formes pour rendre compte de ce qui se passe.

En parallèle, l’instruction se généralise, le livre de poche démocratise la lecture dans les années 1950. Les livres deviennent accessibles à un public beaucoup plus large. Résultat : davantage d’auteurs peuvent publier, davantage de voix différentes émergent.

Pour une première approche, j’ai choisi de vous présenter les auteurs, en commençant par les deux monstres sacrés à connaître absolument, à mon sens. Je vous épargne donc les 14 mouvements littéraires (*) que j’ai recensés (à vous de me dire si vous voulais que je leur consacre un article).

J’ai organisé cet article selon les trois grands genres littéraires : le roman, la poésie et le théâtre. Le roman prend plus de place parce que le XXe siècle a multiplié les ruptures dans ce genre : comment raconter Verdun, Auschwitz, Hiroshima, les guerres de décolonisation et la guerre froide avec le roman bourgeois du XIXe ? Les écrivains ont dû tout réinventer. J’ai regroupé les romanciers en trois catégories : ceux qui sondent les profondeurs psychologiques, ceux qui combattent les injustices par l’écriture, et ceux qui cassent les codes narratifs pour créer de nouvelles formes.

La poésie au XXe siècle cherche la liberté totale : elle brise les règles formelles, explore l’inconscient, devient arme politique. Le théâtre montre l’absurdité de l’existence, l’échec de la communication, le vide des conventions.

En bonus, vous trouverez mon Top 4 personnel.


(*) Les principaux mouvements littéraires du XXe siècle français  : l’absurde, le surréalisme, l’école fantaisiste, la négritude, Oulipo, le dadaïsme, la Renaissance littéraire catholique, l’existentialisme, l’école de Rochefort, le lettrisme, Nouveau Roman, l’autofiction, la nouvelle fiction, le post-humanisme. 

Table des matières

LES GÉANTS DU ROMAN DU 20e SIÈCLE

Marcel Proust et la cathédrale du temps

Marcel Proust (1871-1922) a écrit l’une des œuvres les plus monumentales de la littérature mondiale : À la recherche du temps perdu, sept volumes publiés entre 1913 et 1927. Il y révolutionne le roman en faisant de la mémoire involontaire le moteur de la narration, en explorant les méandres de la conscience, et en forgeant une phrase-rosace d’une complexité inouïe. Proust ne raconte pas une histoire : il reconstitue un monde disparu à travers les sensations.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste.

Proust, Le Temps retrouvé

Né à Auteuil dans une famille de la grande bourgeoisie parisienne, Marcel Proust bénéficie d’une éducation soignée. Son père est médecin réputé, sa mère issue d’une riche famille juive. Proust fait des études de droit et de lettres, fréquente les salons mondains, mais ne travaille jamais. Il vit de la fortune familiale, qui lui permet de se consacrer entièrement à l’écriture. Asthmatique depuis l’enfance, il se retire progressivement du monde et s’enferme dans sa chambre capitonnée de liège boulevard Haussmann. Il y écrit la nuit, corrige sans cesse, ajoute des pages sur pages. Il meurt en 1922 sans avoir vu la publication complète de son œuvre.

À la recherche du temps perdu se divise en sept tomes : Du côté de chez Swann (1913), À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919, prix Goncourt), Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue, Le Temps retrouvé. L’œuvre explore la mémoire, l’amour, la jalousie, l’art, le temps, la société mondaine. Le narrateur revit son passé à travers des sensations : le goût d’une madeleine, le bruit d’une cuillère, les pavés inégaux. Ces « résurrections » involontaires donnent accès au temps perdu. Proust montre que seul l’art peut fixer ce qui échappe à la conscience.

Le style de Proust est reconnaissable entre mille, avec des phrases très longues et des enchâssements de propositions qui contribuent à sa précision microscopique dans l’analyse psychologique. La phrase proustienne se déploie comme une cathédrale verbale. Elle capte les nuances de la pensée et de la sensation. Il faut de la patience pour s’en emparer, mais l’immersion la conscience en vaut la peine.

L’œuvre-monde de Proust transforme notre rapport au temps, à la mémoire, à nous-même. C’est difficile, c’est long, mais c’est l’un des sommets absolus de la littérature. Depuis Proust, le roman peut faire plus que raconter une histoire : il ressuscite un monde intérieur.

Louis-Ferdinand Céline : l’inventeur d’une langue

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) a fait basculer le roman français dans la modernité avec Voyage au bout de la nuit (1932). Il invente une écriture oralisante, nerveuse, crue, qui brise les cadres de la prose littéraire. Son œuvre est indissociable de sa vie : médecin, combattant de 14-18, antisémite virulent, collaborateur sous l’Occupation, exilé après la guerre.

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.

Céline, Voyage au bout de la nuit

Né Louis Destouches à Courbevoie dans une famille de petite bourgeoisie (son père est employé d’assurances, sa mère tient une boutique de dentelles), Céline connaît une enfance modeste. Il s’engage dans l’armée en 1912, est grièvement blessé à la tête en 1914. Après la guerre, il fait des études de médecine et devient médecin des pauvres à Clichy. Il vit de sa profession médicale, exerce dans des dispensaires, voyage en Afrique et aux États-Unis pour des missions sanitaires. Son premier roman, Voyage au bout de la nuit, publié à 38 ans, fait scandale et succès. Pendant l’Occupation, il publie des pamphlets antisémites d’une violence extrême. À la Libération, il fuit en Allemagne puis au Danemark. Condamné en France, amnistié en 1951, il rentre et s’installe à Meudon où il vit reclus jusqu’à sa mort.

Voyage au bout de la nuit (1932) raconte les pérégrinations de Bardamu, alter ego de Céline, à travers la guerre de 14, l’Afrique coloniale, l’Amérique fordiste, la banlieue parisienne. C’est un roman de désillusion totale, où l’humanité est montrée dans sa lâcheté, sa violence, son absurdité. Mort à crédit (1936) poursuit dans la même veine avec l’enfance misérable de Ferdinand. Après la guerre, Céline publie une trilogie romanesque (D’un château l’autre, Nord, Rigodon) qui raconte son exil en Allemagne.

Le style de Céline est unique : il utilise l’argot, le parler populaire, les phrases hachées, les points de suspension à profusion (ses fameux « trois points »). Il invente une langue parlée-écrite, où la syntaxe explose, où le rythme prime sur la correction. C’est une écriture hallucinée, haletante, qui dit la violence du monde et l’épuisement de vivre.

Une mise au point s’impose maintenant : l’homme était un monstre antisémite, collaborateur assumé. Ses pamphlets sont innommables. Mais son apport littéraire est indéniable : il a libéré la langue française, ouvert la voie à une écriture orale qui influence encore aujourd’hui. Cas limite, Céline est un génie maudit dont l’œuvre impose de distinguer l’art de la vie.

LES ROMANCIERS DU 20E SIECLE

LES ÉCRIVAINS DE L’INTROSPECTION

André Gide ou la quête de l’authenticité

André Gide (1869-1951) est un explorateur controversé de la sincérité et du désir. Prix Nobel de littérature en 1947, il a marqué son époque par son œuvre protéiforme : romans, essais, journal intime, récits autobiographiques. Gide interroge sans cesse la sincérité, la liberté, le désir. Il revendique son homosexualité dans une société qui la condamne, défend l’émancipation individuelle contre les morales figées. Les Faux-monnayeurs (1925) est son chef-d’œuvre romanesque : une construction narrative complexe, mise en abyme, multiplication des points de vue.

Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur.

Gide, Les Nourritures terrestres

Né à Paris dans une famille bourgeoise protestante très aisée (son père est professeur de droit), Gide hérite d’une fortune qui lui assure une indépendance totale. Il ne travaillera jamais. Cette liberté matérielle lui permet de se consacrer entièrement à l’écriture et à la réflexion. Il voyage beaucoup (Afrique du Nord, notamment), fréquente les milieux intellectuels et artistiques, fonde la NRF (Nouvelle Revue Française) en 1909 avec des amis. Gide se marie avec sa cousine Madeleine, mais vit ouvertement son homosexualité à partir des années 1920. Il défend les opprimés, soutient le communisme avant de le dénoncer après un voyage en URSS. Il publie son journal intime sur plusieurs décennies, document exceptionnel sur la vie intellectuelle du siècle.

Les Nourritures terrestres (1897) est un hymne à la vie sensuelle et à la liberté. L’Immoraliste (1902) raconte l’émancipation d’un homme qui découvre ses désirs après une maladie. La Porte étroite (1909) explore le renoncement amoureux. Les Caves du Vatican (1914) met en scène l’acte gratuit. Les Faux-monnayeurs (1925), son seul vrai roman selon lui, multiplie les intrigues et les personnages, avec une narration savamment construite. Si le grain ne meurt (1926) est son récit autobiographique où il parle ouvertement de son homosexualité.

Le style de Gide est élégant. Dans une langue classique mais jamais figée, il multiplie les genres, les formes, les points de vue. Il aime les constructions complexes, les enchâssements narratifs, les jeux sur la fiction. Sa prose est claire, précise, exigeante. Gide cherche la sincérité par tous les moyens, quitte à se contredire.

Son influence est immense, notamment sur les écrivains qui ont revendiqué leur homosexualité après lui. Gide incarne une certaine idée de l’intellectuel engagé, indépendant, toujours en quête.

Impossible de parler de Gide sans nommer une réalité insupportable : Gide était pédophile. Lors de ses voyages en Afrique du Nord, il entretenait des relations sexuelles avec des adolescents mineurs et défendait ouvertement la pédérastie dans ses écrits et sa correspondance. Son influence littéraire est immense, il a ouvert la voie à une littérature qui interroge le désir, l’identité, la liberté. Mais l’apport intellectuel de Gide ne peut pas faire oublier la violence des actes commis.

Colette ou le génie des sens

Colette (1873-1954), de son vrai nom Sidonie-Gabrielle Colette, est la voix de la femme libre, et l’une des plus grandes romancières françaises. Elle écrit sur la sensualité, l’émancipation des femmes, la nature, les animaux. Elle parle du désir, du corps, des relations amoureuses sans détour ni pudeur. Longtemps signée du nom de son mari Willy, elle s’émancipe progressivement pour devenir Colette, tout court.

Il leva les yeux sur son domaine d’enfant privilégié, qu’il chérissait et croyait connaître. Au-dessus de sa tête les vieux ormes, sévèrement taillés en charmilles, ne frémissaient que du bout de leurs jeunes feuilles. Un édredon de silènes roses, à margelle de myosotis, trônait sur une pelouse.

Colette, La Chatte

Née à Saint-Sauveur-en-Puisaye en Bourgogne, Colette grandit dans une famille de petite bourgeoisie rurale en difficultés financières. À vingt ans, elle épouse Henry Gauthier-Villars, dit Willy, écrivain et critique de quinze ans son aîné. Erreur monumentale. Willy la fait écrire, puis signe les textes à sa place. La série des Claudine (Claudine à l’école, 1900) connaît un succès énorme. Colette ne touche rien. Elle est la plume fantôme de son propre mari.

Elle divorce en 1906. Libérée de Willy, elle peut enfin vivre comme elle l’entend : elle devient mime et danseuse. Elle vit avec la marquise de Belbeuf (Missy), ce qui fait scandale. Mais Colette s’impose : elle arrache son nom, signe d’abord « Colette Willy », puis « Colette » seul. Elle se remarie deux fois, travaille comme journaliste et critique littéraire, vit de sa plume. Elle est la première femme à être élue à l’Académie Goncourt (1945).

Chéri (1920) raconte l’histoire d’amour entre Léa, courtisane de cinquante ans, et Chéri, jeune homme de vingt-cinq ans. Le Blé en herbe (1923) explore l’éveil amoureux et sexuel de deux adolescents. La Chatte (1933) met en scène un couple dont l’harmonie est menacée par une chatte. Colette écrit aussi des récits autobiographiques (La Maison de Claudine, 1922, Sido, 1929) où elle évoque son enfance bourguignonne avec tendresse et précision.

Le style de Colette, c’est l’écriture du corps et de la nature. Personne avant elle n’avait écrit la chaleur, les odeurs, le désir, les animaux avec cette franchise, sans pudeur ni vulgarité. Ses phrases suivent le rythme du vivant. Elle passe de la langue parlée au mot rare sans que ça sonne faux. Les émotions ne se nomment jamais : elles passent par les sensations, les gestes.

Colette est un grand écrivain. Sa syntaxe moderne et accessible a formé des générations d’écoliers par les dictées. Elle a brouillé les frontières entre fiction et autobiographie bien avant qu’on théorise l’autofiction. Grande journaliste, elle a fait du reportage de la littérature. Sa langue paraît simple, mais cette simplicité est trompeuse : c’est une simplicité conquise, radicale dans sa justesse. Elle a inventé une écriture qui fait du quotidien de la matière littéraire.

Antoine de Saint-Exupéry, l’aviateur humaniste

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) est l’un des écrivains français les plus lus au monde, notamment grâce au Petit Prince (1943), conte philosophique vendu à des dizaines de millions d’exemplaires. Mais Saint-Exupéry est d’abord un aviateur qui tire de son expérience des récits d’une intensité rare : Vol de nuit, Terre des hommes. Il y développe une philosophie humaniste fondée sur la fraternité, l’action, le dépassement.

La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines.

Saint-Exupéry, Terre des hommes

Né à Lyon dans une famille aristocratique désargentée (son père meurt quand il a quatre ans), Antoine de Saint-Exupéry connaît une enfance heureuse mais marquée par les difficultés financières. Il échoue au concours de l’École navale, fait son service militaire dans l’aviation, et devient pilote. Il travaille pour l’Aéropostale, compagnie qui achemine le courrier entre la France, l’Afrique et l’Amérique du Sud. C’est un métier dangereux, héroïque. Saint-Exupéry survit à plusieurs crashs, dont un dans le désert libyen en 1935. Il vit de son métier de pilote et de ses livres. En 1939, il s’engage dans l’armée de l’air. Après la défaite, il rejoint les États-Unis, puis l’Afrique du Nord. Il disparaît en mission de reconnaissance au-dessus de la Méditerranée le 31 juillet 1944.

Vol de nuit (1931, prix Femina) raconte une nuit de vol postal au-dessus de l’Amérique du Sud, avec toute la tension du danger et la solidarité des hommes. Terre des hommes (1939, Grand Prix du roman de l’Académie française) est un récit autobiographique où Saint-Exupéry médite sur l’aviation, l’amitié, la fraternité humaine. Le Petit Prince (1943), écrit en exil aux États-Unis, est un conte pour enfants et adultes où un petit garçon venu d’une autre planète interroge le monde des grandes personnes. Pilote de guerre (1942) raconte une mission pendant la débâcle de 1940.

 Saint-Exupéry sait parler d’héroïsme sans grandiloquence, de fraternité sans mièvrerie. Il écrit depuis l’expérience vécue. Vol, panne, crash, solitude : tout devient matière à méditation. Il raconte puis en tire une leçon. Ses images viennent du concret : la lampe du mineur, les volcans à ramoner, la rose à arroser. Vocabulaire simple et syntaxe fluide créent une apparente de facilité qui soutient une charge morale et poétique.

Traduites dans plus de 500 langues, ses  œuvres parle à tous les âges par leur langue claire et leur portée universelle. Le Petit Prince se vend encore à des millions d’exemplaires chaque année.

LES ÉCRIVAINS DE L’ENGAGEMENT

André Malraux ou la littérature en acte

André Malraux (1901-1976) incarne l’écrivain engagé par excellence. Aventurier, révolutionnaire, ministre de De Gaulle, il a vécu plusieurs vies. Ses romans (La Condition humaine, L’Espoir) sont des fresques politiques où l’action héroïque se confronte au tragique de l’Histoire. Malraux cherche dans l’engagement et la fraternité une réponse à l’absurdité de la condition humaine.

Et crever pour crever, autant que se soit pour devenir des hommes.

Malraux, La Condition humaine

Né à Paris dans une famille bourgeoise déclassée, Malraux connaît une enfance marquée par la séparation de ses parents et les difficultés financières. Autodidacte brillant, il fréquente très jeune les milieux littéraires parisiens. En 1923, il part au Cambodge où il tente de dérober des bas-reliefs d’un temple khmer. Arrêté, condamné, il est finalement libéré grâce à une pétition d’intellectuels. Il voyage en Chine, participe à la révolution communiste, combat en Espagne aux côtés des républicains pendant la guerre civile. Il vit de ses livres, de conférences, de quelques héritages. Pendant la guerre, il rejoint la Résistance. Après 1945, il se rapproche de De Gaulle et devient ministre des Affaires culturelles de 1959 à 1969.

La Voie royale (1930) raconte une expédition en Indochine. La Condition humaine (1933, prix Goncourt) se déroule pendant l’insurrection communiste de Shanghai en 1927. C’est une fresque puissante où des révolutionnaires affrontent la répression et la mort. L’Espoir (1937) décrit la guerre civile espagnole vue du camp républicain. Malraux applique un découpage cinématographique, multiplie les points de vue, crée une écriture fragmentée et nerveuse. Ses romans mettent en scène des hommes d’action confrontés à l’Histoire, cherchant dans la fraternité une dignité face à la mort.

Malraux écrit dans un style haché et visuel, par séquences courtes. Ses dialogues sont rapides et ses descriptions sèches. Tout cela traduit l’urgence de l’action, la violence des combats, la tension des engagements politiques. Malraux refuse le psychologisme pour privilégier l’action et les idées.

Malraux nous fait plonger dans l’Histoire en marche. Ses romans posent la question de l’engagement, du sens de l’action, de la fraternité face à la mort. Il a donné au roman français une dimension épique et politique unique.

Jean-Paul Sartre, écrivain de la liberté

Jean-Paul Sartre (1905-1980) est le philosophe de l’existentialisme, mais aussi un romancier et un dramaturge majeur. Il défend l’idée que « l’existence précède l’essence » : l’homme n’a pas de nature donnée, il se construit par ses choix. Sartre incarne l’intellectuel engagé, figure publique qui intervient dans tous les débats politiques. La Nausée (1938) et Les Mots (1964) sont ses œuvres littéraires majeures, aux côtés de ses pièces de théâtre.

Je suis libre : il ne me reste plus aucune raison de vivre, toutes celles que j’ai essayées ont lâché et je ne veux plus en imaginer d’autres.

Sartre, La nausée

Né à Paris dans une famille bourgeoise (son père, officier de marine, meurt quand il a deux ans), Sartre est élevé par sa mère et son grand-père, Charles Schweitzer. Il fait de brillantes études, entre à l’École normale supérieure, rencontre Simone de Beauvoir en 1929, avec qui il forme un couple libre jusqu’à sa mort. Agrégé de philosophie, il enseigne au Havre puis à Paris. Pendant la guerre, il est fait prisonnier, puis libéré, et participe à des réseaux de résistance intellectuelle. Après 1945, il fonde avec Beauvoir et Merleau-Ponty la revue Les Temps modernes. Il vit de ses livres, de ses pièces, de son enseignement. Compagnon de route du Parti communiste, il rompt après l’invasion de la Hongrie en 1956. Il refuse le prix Nobel de littérature en 1964. Il soutient les mouvements de décolonisation, mai 68, les maoïstes.

La Nausée (1938) raconte le malaise existentiel de Roquentin, qui découvre l’absurdité de l’existence. Le Mur (1939) est un recueil de nouvelles sur la mort, la liberté, la mauvaise foi. Les Chemins de la liberté (trilogie inachevée, 1945-1949) suit des personnages confrontés à la guerre et à leurs choix. Les Mots (1964), récit autobiographique, raconte son enfance et sa vocation d’écrivain. Au théâtre, Huis clos (1945) met en scène trois personnages enfermés ensemble pour l’éternité (« L’enfer, c’est les autres »).

Avec un style analytique parfois pesant, Sartre transmet des concepts et des théories philosophiques qui approfondissent notre connaissance de l’humain. Ses romans sont des romans à thèse, ses pièces des pièces d’idées. Mais il sait créer des situations fortes, des dialogues percutants, des personnages mémorables.

Les œuvres de Sartre posent la question de la responsabilité, de l’engagement et du choix. Elles nous confrontent à la liberté et à ses conséquences. C’est ce refus de la compromission qui fait de Sartre une figure marquante, emblématique de l’intellectuel du XXe siècle.

Albert Camus ou la révolte lucide

Albert Camus (1913-1960) est le philosophe de l’absurde et de la révolte lucide. Prix Nobel de littérature en 1957, il développe une philosophie de l’absurde et de la révolte. L’Étranger (1942), La Peste (1947), La Chute (1956) sont des romans d’une limpidité trompeuse qui interrogent le sens de l’existence, la justice, la solidarité humaine.

Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.

Camus, Retour à Tipasa

Né à Mondovi en Algérie dans une famille très pauvre (son père, ouvrier agricole, meurt à la guerre en 1914), Camus grandit à Alger dans le quartier populaire de Belcourt. Sa mère, sourde et quasi muette, fait des ménages. Il obtient une bourse et fait de brillantes études. Tuberculeux, il ne peut passer l’agrégation. Il travaille comme journaliste à Alger, s’engage à gauche, adhère brièvement au Parti communiste. En 1940, il part en France, entre dans la Résistance, dirige le journal Combat. Après la guerre, il vit de ses livres et de son travail éditorial chez Gallimard. Il se brouille avec Sartre en 1952 après la publication de L’Homme révolté. Il meurt dans un accident de voiture en 1960, à 46 ans.

L’Étranger (1942) raconte l’histoire de Meursault, qui tue un Arabe sur une plage algéroise et qui est condamné moins pour son crime que pour son indifférence. La Peste (1947) se déroule à Oran frappée par une épidémie. Des hommes luttent ensemble contre le fléau, sans illusions mais sans renoncement. La Chute (1956) est un monologue d’un ancien avocat parisien qui se confesse dans un bar d’Amsterdam. Camus écrit aussi des essais (Le Mythe de Sisyphe, 1942, L’Homme révolté, 1951) et des pièces de théâtre (Caligula, Les Justes).

Le style de Camus est à la fois limpide, sobre et précis. Il écrit des phrases courtes, un français classique sans effets. Cette simplicité apparente cache une construction rigoureuse et une profondeur philosophique. Camus refuse le jargon, cherche la clarté. Son écriture est lumineuse, méditerranéenne, solaire.

Avec Camus, nous affrontons l’absurde avec lucidité. Ses livres disent qu’il faut vivre dignement dans un monde sans sens, se révolter sans illusions, être solidaire sans espérance. Camus est essentiel pour qui cherche un humanisme sans Dieu.

Simone de Beauvoir ou la conscience féministe

Simone de Beauvoir (1908-1986) est une figure majeure de l’existentialisme français. Philosophe, romancière et essayiste, elle pose avec Le Deuxième Sexe (1949) les bases du féminisme moderne en démontrant que la féminité est socialement construite. Ses romans (L’Invitée, Les Mandarins) et ses mémoires (Mémoires d’une jeune fille rangée) explorent la liberté, l’engagement, la condition des femmes.

Françoise était n’importe qui, et n’importe quoi soudain était devenu possible.

Beauvoir, Le Deuxième Sexe

Née à Paris dans une famille bourgeoise catholique qui se déclasse après la Première Guerre mondiale, Simone de Beauvoir connaît une enfance aisée puis des difficultés financières. Elle fait de brillantes études, entre à la Sorbonne, passe l’agrégation de philosophie en 1929 (deuxième, juste après Sartre). Elle enseigne la philosophie à Marseille, Rouen, puis Paris. En 1929, elle rencontre Sartre : ils forment un couple libre, sans mariage ni enfants, jusqu’à la mort de Sartre en 1980. Beauvoir vit de son enseignement puis de ses livres. Après 1945, elle participe à la fondation de Les Temps modernes. Elle s’engage pour les droits des femmes, signe le Manifeste des 343 en 1971, soutient le MLF (Mouvement de libération des femmes).

L’Invitée (1943) explore les relations complexes d’un trio amoureux. Le Sang des autres (1945) se déroule pendant l’Occupation. Les Mandarins (1954, prix Goncourt) décrit le milieu intellectuel parisien de l’après-guerre. Le Deuxième Sexe (1949) est un essai monumental qui analyse la condition des femmes dans l’histoire, la biologie, la psychanalyse, la société. Beauvoir y démontre que la féminité est une construction sociale, pas une essence. Ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) racontent son enfance et sa formation intellectuelle.

Dans une langue claire et didactique, Beauvoir  convainc, argumente et change le monde. Ses romans sont des romans d’idées, ses essais des textes combatifs. Elle n’a pas la légèreté de Colette ni l’audace expérimentale de Duras, mais elle a l’intelligence et la force de frappe.

Beauvoir a su déconstruire les mécanismes de la domination masculine. Le Deuxième Sexe reste un texte fondateur du féminisme, traduit dans le monde entier. Beauvoir a ouvert la voie à des générations de femmes qui ont revendiqué leur liberté et leur égalité.

LES ÉCRIVAINS DE L’EXPÉRIMENTATION

Nathalie Sarraute : l’archéologue de la conscience

Nathalie Sarraute (1900-1999) est l’une des pionnières du Nouveau Roman. Avec Tropismes (1939), elle invente une écriture qui capte les mouvements intérieurs imperceptibles, ces micro-réactions psychologiques qu’elle appelle « tropismes ». Dans son essai L’Ère du soupçon (1956), elle théorise cette rupture : le lecteur moderne ne croit plus au personnage traditionnel, il suspecte les conventions romanesques héritées du XIXe siècle. Le roman doit donc renoncer à l’intrigue et à la psychologie explicite pour explorer ce qui se passe sous la surface. Elle refuse le personnage traditionnel, la psychologie explicite, l’intrigue linéaire. Son œuvre explore la sous-conversation, ce qui se joue en dessous des mots échangés.

Et elles parlaient, parlaient toujours, répétant les mêmes choses, les retournant, puis les retournant encore, d’un côté puis de l’autre, les pétrissant, les pétrissant, roulant sans cesse entre leurs doigts cette matière ingrate et pauvre qu’elles avaient extraite de leur vie…

Sarraute, Tropismes

Née Natacha Tcherniak à Ivanovo en Russie dans une famille juive aisée, Nathalie Sarraute arrive en France à deux ans après la séparation de ses parents. Elle passe son enfance entre Paris et Saint-Pétersbourg. Elle fait des études de droit et d’anglais, devient avocate, puis abandonne le barreau pour se consacrer à l’écriture. Elle vit de la profession de son mari, Raymond Sarraute, avocat réputé. Pendant la guerre, juive, elle se cache en zone libre avec ses trois filles. Après 1945, elle publie régulièrement chez Gallimard. Elle entre dans le cercle du Nouveau Roman aux côtés de Robbe-Grillet, Butor, Simon. Elle vit longtemps, écrit jusqu’à la fin, meurt à 99 ans.

Tropismes (1939), son premier livre, passe inaperçu. Ce sont vingt-quatre courts textes qui saisissent des instants de conscience, des sensations fugaces, des réactions infimes. Portrait d’un inconnu (1948, préfacé par Sartre) explore la relation entre un père et sa fille. Martereau (1953) décrit les tensions autour d’un achat immobilier. Le Planétarium (1959) observe les rapports de force dans un milieu bourgeois. Enfance (1983) est un récit autobiographique éclaté, en dialogue avec elle-même.

Le style de Sarraute est reconnaissable à ses phrases longues, ses répétitions. L’absence de ponctuation dialoguée traditionnelle restitue le flux de conscience. Elle écrit au plus près des sensations, sans nommer les émotions. Son écriture est dense, exigeante, hypnotique. Elle demande au lecteur une attention soutenue.

Sarraute écrit entre les lignes convenues en faisant du langage lui-même son sujet. Elle montre comment les mots figent les êtres dans des étiquettes trompeuses, et comment chacun se présente à travers des conventions inauthentiques. Pour atteindre la vérité, elle invente une technique narrative qui décompose le langage en train de se faire et met à nu ses mécanismes. Une référence incontournable pour qui s’intéresse au Nouveau Roman.

Alain Robbe-Grillet, le théoricien du regard

Alain Robbe-Grillet (1922-2008) est le chef de file théorique du Nouveau Roman. Avec Les Gommes (1953) et La Jalousie (1957), il impose une écriture objective, descriptive, qui refuse la psychologie et le symbole. Dans son essai Pour un nouveau roman (1963), il théorise cette révolution formelle : en finir avec le personnage, l’intrigue, le sens donné d’avance. Robbe-Grillet veut un roman qui décrive le monde sans l’interpréter.

Autour de la lampe, la ronde des insectes est toujours exactement la même. Cependant, à force de la contempler, l’oeil finit par y déceler des corpuscules plus gros que les autres. Ce n’est pas assez toutefois pour en déterminer la nature.

Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman

Né à Brest dans une famille d’ingénieurs et de militaires, Alain Robbe-Grillet fait des études d’agronomie. Il devient ingénieur agronome, travaille à l’Institut national de la statistique, puis part en mission en Afrique et aux Antilles. Il vit de ce métier jusqu’en 1955, date à laquelle il entre aux éditions de Minuit comme conseiller littéraire. C’est là qu’il fédère le groupe du Nouveau Roman. Parallèlement, il écrit des scénarios de films (L’Année dernière à Marienbad pour Alain Resnais, 1961), puis réalise ses propres films. Il vit de ses livres, de son travail éditorial et cinématographique. Il est élu à l’Académie française en 2004.

Les Gommes (1953) raconte une enquête policière qui tourne en rond, avec des descriptions minutieuses d’objets. Le Voyeur (1955) suit un voyageur de commerce sur une île. La Jalousie (1957) décrit depuis un point de vue fixe une femme, un homme, une plantation. Le narrateur est absent, invisible, peut-être jaloux. Robbe-Grillet refuse d’expliquer. Dans le labyrinthe (1959) est un récit labyrinthique sur un soldat perdu. Ses textes sont des architectures formelles, des jeux sur la perception, le temps, la répétition.

Le style de Robbe-Grillet est froid, géométrique, obsédé par la description visuelle. Il mesure, compte, note les positions, les angles, les distances. Il refuse la métaphore, l’humanisation des objets, le sens caché. Son écriture est clinique, mais crée un malaise étrange, une inquiétude sourde.

Lire Robbe-Grillet, c’est entrer dans un univers déroutant où le regard prime sur l’émotion. Il a radicalement transformé ce qu’on attend d’un roman. Son influence reste majeure sur toute la littérature contemporaine qui travaille la forme.

Marguerite Duras, une voix hypnotique

Marguerite Duras (1914-1996) est inclassable de la littérature française. Parfois associée au Nouveau Roman, elle s’en distingue par son lyrisme, sa sensualité, son écriture blanche et musicale. Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964), L’Amant (1984, prix Goncourt) explorent le désir, l’attente, l’absence, la mémoire. Duras écrit aussi pour le cinéma (Hiroshima mon amour, 1959) et réalise ses propres films.

Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.

Duras, Écrire

Née Marguerite Donnadieu à Gia Dinh près de Saïgon (actuel Vietnam) dans une famille de petits colons français, Marguerite Duras connaît une enfance difficile. Sa mère, institutrice, achète une concession en Indochine qui se révèle incultivable. La famille sombre dans la misère. Le frère aîné est violent. Duras raconte cette enfance dans L’Amant. Elle rentre en France à 18 ans, fait des études de droit et de sciences politiques. Elle épouse Robert Antelme, écrivain et résistant, dont elle divorce après la guerre. Elle vit de petits emplois, puis de ses livres. Elle adhère au Parti communiste, en est exclue en 1950. Elle forme un couple avec Dionys Mascolo, puis vit seule, puis avec Yann Andréa à la fin de sa vie. Alcoolique, elle traverse des périodes de dépression et de création intense.

Un barrage contre le Pacifique (1950) raconte l’enfance coloniale. Moderato cantabile (1958) est une histoire d’amour impossible. Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) explore la folie douce d’une femme après un abandon. Le Vice-consul (1965) se passe en Inde. L’Amant (1984) raconte l’histoire d’amour entre une adolescente pauvre et un riche Chinois dans l’Indochine coloniale. Duras écrit une langue minimaliste, répétitive, hypnotique. Elle travaille par variations, reprises, silences.

Duras se distingue par un style minimaliste et incantatoire qui dit comme personne l’attente et l’absence. Elle détruit la phrase traditionnelle, par accumulation ou fragmentation. Son écriture influencera plusieurs générations de romanciers.

Marguerite Yourcenar : l’érudite intemporelle

Marguerite Yourcenar (1903-1987) est la première femme élue à l’Académie française en 1980. Son œuvre, érudite et puissante, explore l’histoire, la philosophie, la condition humaine à travers les siècles. Mémoires d’Hadrien (1951) et L’Œuvre au noir (1968) sont des romans historiques d’une densité remarquable, nourris d’années de recherches. Yourcenar écrit une langue classique, majestueuse, qui embrasse les siècles avec une maîtrise souveraine.

Tout bonheur est un chef-d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit.

Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Née Marguerite de Crayencour à Bruxelles dans une famille aristocratique française, Yourcenar perd sa mère à sa naissance. Son père, érudit désargenté, lui donne une éducation classique exceptionnelle. Elle n’ira jamais à l’école. Elle apprend le latin, le grec, lit énormément. La famille vit de ce qui reste du patrimoine. Marguerite voyage beaucoup, vit entre la France, la Suisse, l’Italie, la Grèce. En 1939, elle part aux États-Unis avec sa compagne Grace Frick. Elle y reste, obtient la nationalité américaine, enseigne la littérature, traduit. Elle vit modestement jusqu’au succès de Mémoires d’Hadrien. Elle s’installe dans le Maine, sur une île, où elle écrit jusqu’à sa mort.

Alexis ou le Traité du vain combat (1929) est son premier roman, récit épistolaire d’un homme qui avoue son homosexualité. Mémoires d’Hadrien (1951) est une longue lettre de l’empereur romain Hadrien à son successeur Marc Aurèle. Il y médite sur le pouvoir, l’amour, la mort, l’art. L’Œuvre au noir (1968, prix Femina) suit Zénon, médecin et alchimiste du XVIe siècle, dans sa quête de vérité. Yourcenar écrit aussi des essais, des poèmes, des pièces de théâtre. Elle traduit Virginia Woolf, Henry James, des poètes grecs.

Le style de Yourcenar est ample, classique, ciselé. Elle écrit une langue riche, précise, sans jamais tomber dans la lourdeur. Ses phrases sont architecturées, ses descriptions minutieuses. Elle sait recréer des époques entières avec une exactitude historique rigoureuse tout en donnant vie à des personnages universels.

Yourcenar fait du passé un présent vivant. Elle écrit Hadrien comme s’il parlait aujourd’hui, Zénon comme s’il pensait à nos côtés. Son apport : prouver que l’érudition n’étouffe pas la vie. Ses personnages historiques deviennent des contemporains universels. Elle ouvre la voie à un roman qui pense l’Histoire autrement.

Georges Perec, joueur de contraintes

Georges Perec (1936-1982) est l’un des écrivains les plus inventifs du XXe siècle. Membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), il écrit sous contraintes : lipogrammes, anagrammes, puzzles, listes. La Disparition (1969) est un roman sans la lettre « e ». La Vie mode d’emploi (1978, prix Médicis) décrit un immeuble parisien avec une précision maniaque. Perec mêle jeu formel et émotion profonde, contrainte et liberté.

Pour ce jeune couple, qui n’était pas riche, mais qui désirait l’être, simplement parce qu’il n’était pas pauvre, il n’existait pas de situation plus inconfortable.

Perec, Les choses

Né à Paris dans une famille juive polonaise immigrée, Georges Perec perd son père tué au front en 1940, et sa mère déportée et gazée à Auschwitz en 1943. Il est élevé par sa tante. Orphelin de la Shoah, il grandit avec cette absence terrible. Il fait des études d’histoire et de sociologie, travaille comme documentaliste au CNRS, ce qui lui assure un revenu stable. En 1967, il rejoint l’Oulipo, groupe d’écrivains et de mathématiciens qui explorent les contraintes formelles en littérature. Il vit de son travail au CNRS et de ses livres. Il meurt jeune, à 45 ans, d’un cancer.

Les Choses (1965, prix Renaudot) décrit un jeune couple obsédé par la société de consommation. La Disparition (1969) est un roman policier lipogramme (sans « e »). W ou le souvenir d’enfance (1975) alterne récit autobiographique et fiction dystopique. La Vie mode d’emploi (1978) est un puzzle monumental : Perec décrit un immeuble parisien, appartement par appartement, objet par objet, avec des centaines d’histoires enchâssées. Le livre est construit selon des contraintes mathématiques (carré latin, polygraphie du cavalier). Je me souviens (1978) est une liste de 480 micro-souvenirs.

Le style de Perec est protéiforme. Il peut être sec, énumératif, bureaucratique (Les Choses), ludique et virtuose (La Disparition), mélancolique et précis (W). Il aime les listes, les inventaires, les classifications. Derrière le jeu formel, il y a toujours une émotion, une quête, une absence.

Perec invente un nouveau rapport au réel par l’épuisement descriptif. Il catalogue, liste, énumère pour conjurer l’absence. Après lui, toute une génération d’écrivains (Echenoz, Toussaint, Bon) explore le roman comme dispositif formel. Il prouve qu’on peut écrire la douleur par le détour du jeu.

QUELQUES POÈTES FRANÇAIS DU 20E SIÈCLE

Guillaume Apollinaire, inventeur de l’esprit nouveau

Guillaume Apollinaire (1880-1918) a fait basculer la poésie française dans la modernité. Avec Alcools et Calligrammes, il invente une poésie urbaine, nerveuse, qui intègre le monde moderne : la rue, la guerre, la technique. Il supprime la ponctuation, libère le vers, et fait entrer le XXe siècle dans les mots.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne La joie venait toujours après la peine

Apollinaire, Le Pont Mirabeau

Né à Rome d’une mère polonaise et d’un père inconnu (probablement un officier italien), Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary Kostrowicki grandit dans une précarité relative. Sa mère déménage souvent, de Monaco à Paris, vivant d’expédients. Le jeune Guillaume découvre très tôt qu’il devra se débrouiller seul. Il ne fait pas d’études supérieures, travaille comme précepteur en Allemagne, puis comme employé de banque et journaliste à Paris. C’est en fréquentant les cercles artistiques d’avant-garde qu’il se forge une place. Il vit de sa plume, d’articles, de critiques d’art, et de quelques amitiés généreuses, notamment celle de Picasso. Apollinaire est l’ami des peintres cubistes et surréalistes, il défend les nouvelles formes, dans les arts plastiques comme en littérature.

Alcools (1913) rassemble quinze ans d’écriture. On y trouve des poèmes lyriques (Le Pont Mirabeau, La Chanson du mal-aimé) et des textes plus modernes qui mêlent autobiographie, fantastique et observation du quotidien. Calligrammes (1918) va encore plus loin : les poèmes dessinent des formes (une tour Eiffel, une colombe), le vers éclate. Apollinaire cherche à capter le mouvement, la simultanéité, l’énergie du monde contemporain. Il meurt de la grippe espagnole en 1918, à 38 ans, deux jours avant l’armistice.

Son style associe un lyrisme traditionnel à des audaces formelles. Il garde la musicalité du vers tout en le libérant de ses chaînes. En supprimant régulièrement la ponctuation, il ouvre le poème à plusieurs lectures simultanées et accélère la lecture, à l’image d’une époque en mouvement.

On peut dire qu’Apollinaire a créé le vocabulaire poétique du XXe siècle. Après lui, tous les poètes français doivent se positionner par rapport à son geste. Éluard, Aragon, Char passent par lui. Même ceux qui reviennent à la ponctuation le font en connaissance de cause. Il change définitivement les règles du jeu.

André Breton, le pape du surréalisme

André Breton (1896-1966) est le théoricien et le chef de file du surréalisme, mouvement qui a bouleversé la littérature, l’art et la pensée du XXe siècle. Avec le Manifeste du surréalisme (1924), il pose les bases d’une révolution esthétique et mentale : libérer l’inconscient, explorer les rêves, et refuser la rationalité dominante.

La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas.

Breton, Nadja

Né à Tinchebray en Normandie dans une famille modeste (son père est employé), Breton fait des études de médecine qu’il interrompt à cause de la guerre. Mobilisé en 1915, il travaille comme infirmier dans un service psychiatrique. C’est là qu’il découvre Freud et les théories de l’inconscient. Après la guerre, il vit de ses articles, de la vente de tableaux (il est collectionneur), et d’un poste de conseiller littéraire chez Gallimard. Breton refuse de se compromettre : il rompt avec le Parti communiste, exclut les artistes qu’il juge trop commerciaux, et défend une éthique radicale de liberté.

Le Manifeste du surréalisme (1924) définit le mouvement : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer le fonctionnement réel de la pensée. » L’écriture automatique devient la méthode. Nadja (1928), récit inclassable, mêle autobiographie, photographies et réflexion sur la folie et le hasard. L’Amour fou (1937) poursuit cette exploration poétique du réel. Breton écrit aussi des poèmes (Clair de terre, 1923), mais c’est surtout comme théoricien et animateur du mouvement qu’il marque l’histoire.

Le style de Breton est dense, imagé, parfois hermétique. Il refuse la clarté rationnelle au profit de l’association libre, de la métaphore surprenante, de l’image-choc. Sa prose mêle le lyrisme au manifeste politique, l’analyse au cri poétique.

Breton impose le surréalisme comme mouvement international pendant quarante ans. Il exporte ses idées aux États-Unis pendant la guerre, influence l’expressionnisme abstrait américain. Dalí, Magritte, Ernst : tous passent par lui. Son intransigeance fait sa force. Sans lui, le surréalisme aurait été un mouvement parmi d’autres.

Paul Éluard : le poète de l’amour et de la liberté

Paul Éluard (1895-1952) est l’un des plus grands poètes français du XXe siècle. Surréaliste de la première heure, il a su allier expérimentation formelle et lyrisme accessible. Durant la Résistance, ses poèmes clandestins (Liberté) ont incarné l’espoir d’une génération.

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Éluard, Liberté

Né Eugène Grindel à Saint-Denis, Paul Éluard est fils d’un comptable devenu petit promoteur immobilier. La famille connaît une relative aisance. Très jeune, il contracte la tuberculose et part se soigner en Suisse. C’est là qu’il rencontre Gala, qu’il épousera en 1917. Mobilisé durant la Première Guerre mondiale, il voit les tranchées de près. Après la guerre, il fréquente Breton, Aragon, Desnos, et participe activement au mouvement surréaliste. Mais contrairement à Breton, Éluard n’exclut personne et garde un rapport plus serein à la poésie. Il adhère au Parti communiste dans les années 1920, s’engage dans la Résistance durant l’Occupation, et continue à militer jusqu’à sa mort. Il vit de ses livres, de conférences, et d’un petit héritage familial.

Capitale de la douleur (1926) est son premier grand recueil. On y trouve une poésie d’amour intense, simple en apparence mais construite sur des images surréalistes. L’Amour la poésie (1929) poursuit cette veine lyrique. Pendant la guerre, Éluard publie clandestinement Poésie et vérité 1942 et Au rendez-vous allemand (1945), recueils engagés où la poésie devient arme de résistance. Liberté, parachutée par la RAF au-dessus de la France occupée, devient un symbole.

Éluard  est un magicien : il rend le surréalisme lisible par tous. Il écrit l’amour avec une simplicité apparente qui cache une grande richesse d’images. Pendant la guerre, il invente une poésie de Résistance sans tomber dans la propagande. Son influence traverse la poésie et la chanson françaises du XXe siècle.

Jacques Prévert ou la poésie du quotidien

Jacques Prévert (1900-1977) est sans doute le poète français le plus populaire du XXe siècle. Son recueil Paroles (1946) s’est vendu à des millions d’exemplaires. Prévert a su parler de la vie ordinaire, des amours simples, des injustices sociales, dans une langue accessible et joyeuse.

Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le cœur il dit oui à ce qu’il aime il dit non au professeur

Prévert, Le Cancre

Né à Neuilly-sur-Seine dans une famille modeste (son père est employé aux Halles), Jacques Prévert quitte l’école très jeune. Il fait son service militaire en Turquie, puis fréquente les surréalistes sans jamais adhérer pleinement au mouvement. Trop libre, trop indépendant. Il vit de petits boulets, puis travaille pour le cinéma : dialoguiste et scénariste, il collabore avec Marcel Carné (Les Enfants du paradis, Quai des brumes). C’est cette activité qui lui assure une stabilité financière. Ses poèmes circulent d’abord de manière confidentielle avant d’exploser avec Paroles.

Paroles (1946) rassemble des poèmes écrits depuis les années 1930. On y trouve Le Cancre, Barbara, Déjeuner du matin, Pour faire le portrait d’un oiseau… Des textes courts, narratifs, souvent drôles ou mélancoliques. Prévert parle des gens ordinaires, des amours ratées, de la guerre, de l’enfance. Il défend les opprimés, se moque des puissants, des curés, des militaires. Sa langue joue avec les expressions populaires, les calembours, les énumérations.

Le style de Prévert est reconnaissable entre mille : pas de ponctuation, des vers libres, un vocabulaire simple, des images concrètes. Il utilise la répétition, l’accumulation, le contraste. Sa poésie est visuelle, cinématographique. On voit les scènes, on entend les voix.

Prévert rend la poésie accessible sans la dénaturer. Brassens, Ferré, Gainsbourg, Nougaro écrivent dans son sillage et reprennent sa manière de parler simplement. Il prouve que la poésie peut vivre hors du livre, dans la rue, dans les chansons, dans la vie quotidienne.

LE THÉÂTRE DU 20E SIÈCLE

Jean Cocteau : l’homme-orchestre

Jean Cocteau (1889-1963) est une figure inclassable du XXe siècle. Poète, dramaturge, romancier, cinéaste, dessinateur, il a multiplié les créations dans tous les domaines, avec des succès et des échecs retentissants. Une partie de son théâtre revisite les mythes antiques avec une modernité sidérante : Orphée, La Machine infernale. D’autres pièces, comme Les Parents terribles, plongent dans le drame familial bourgeois. Cocteau mêle partout tragique et fantastique dans une langue somptueuse.

Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images.

Cocteau, Le sang d’un poète

Né à Maisons-Laffitte dans une famille bourgeoise aisée, Cocteau perd son père très jeune (suicide en 1898). Sa mère, qui vit de la fortune familiale, lui assure une éducation mondaine et artistique. Cocteau fréquente très tôt les salons parisiens, où il séduit par son esprit et son élégance. Il ne finit pas ses études, préférant se consacrer à la création. La fortune familiale ne suffit pas durablement : il vit de commandes, de collaborations, de mécénat, et de droits d’auteur irréguliers. Ses amitiés (Diaghilev, Picasso, Satie, Stravinsky) le placent au cœur de toutes les avant-gardes. Cocteau traverse les mouvements sans jamais s’y enfermer : il croise le surréalisme sans y adhérer, expérimente le cinéma, écrit des romans, dessine, sculpte.

Orphée (1926) transpose le mythe grec dans un décor contemporain, avec des effets scéniques novateurs. La Machine infernale (1934) reprend le mythe d’Œdipe en insistant sur la fatalité tragique. Les Parents terribles (1938) plonge dans le drame familial bourgeois avec une intensité psychologique rare. Cocteau revisite les mythes pour parler de l’amour, de la mort, du destin, de l’art. Son théâtre mêle réalisme et fantastique, quotidien et merveilleux.

Le style de Cocteau est particulièrement élégant, poétique, plein d’images fulgurantes. Il joue avec les niveaux de langue, mêle le tragique et le léger, l’ironique et le grave. Ses pièces sont visuelles, pensées pour la scène, avec des effets de lumière, de décor, de costumes qui font partie intégrante du texte.

Cocteau a traversé toutes les avant-gardes sans jamais s’enfermer dans aucune. Il collabore avec les Ballets russes, les surréalistes, les cinéastes, les musiciens. Cette liberté fait de lui un passeur unique. Il montre qu’on peut être moderne sans renier le mythe, expérimental sans être hermétique. Et jeter un pont entre tous les arts.

Eugène Ionesco ou les sommets de l’absurde

Eugène Ionesco (1909-1994) est l’une des figures majeures du théâtre qu’on regroupe sous l’étiquette de « théâtre de l’absurde ». Avec La Cantatrice chauve, La Leçon, Les Chaises, il montre l’absurdité du langage, la vacuité des relations humaines, et le vide existentiel de l’homme moderne. Son théâtre dérange, fait rire et angoisser en même temps.

Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux !

Ionesco, La Cantatrice chauve

Né en Roumanie d’un père roumain et d’une mère française, Ionesco passe son enfance entre la France et la Roumanie. Il fait des études de lettres à Bucarest, devient professeur de français, puis s’installe à Paris en 1938 pour préparer une thèse et pour des raisons personnelles et intellectuelles. Il vit difficilement, enchaîne les petits boulots (correcteur, traducteur), avant de connaître le succès théâtral dans les années 1950. Ionesco n’a jamais été riche, mais le théâtre lui assure progressivement une stabilité. Il entre à l’Académie française en 1970.

La Cantatrice chauve (1950) est créée dans un climat de réception négative, parfois moquée. C’est un dialogue absurde entre deux couples bourgeois qui échangent des lieux communs et des phrases vides de sens. La pièce devient culte. La Leçon (1951) met en scène un professeur qui tue son élève après une leçon délirante. Les Chaises (1952) montre un vieux couple qui installe des chaises pour des invités invisibles. Rhinocéros (1959), pièce plus politique, dénonce le conformisme et les totalitarismes. Le théâtre d’Ionesco déstructure la logique, fait exploser le langage, et met en scène la solitude et l’angoisse de l’homme contemporain.

Le style d’Ionesco repose sur la répétition, l’accumulation, le non-sens. Les dialogues tournent en boucle, les personnages parlent sans se comprendre, les situations deviennent cauchemardesques. Ionesco utilise le comique pour dire le tragique. Ses pièces sont courtes, denses, dérangeantes.

Son théâtre interroge le langage, la communication, l’existence même. Après La Cantatrice chauve (1950), impossible d’ignorer que le langage peut mentir, tourner à vide, ne rien dire. Ses pièces sont d’une modernité troublante.

Samuel Beckett et le silence habité

Samuel Beckett (1906-1989) est l’autre géant de ce théâtre qu’on associe à l’absurde. Irlandais de naissance, il vit en France et écrit dans les deux langues. En attendant Godot (1953) est l’une des pièces les plus jouées et les plus commentées du XXe siècle. Beckett a poussé le dépouillement à l’extrême : moins de mots, moins d’action, moins de décor. Ce qui reste, c’est l’essentiel : l’attente, le silence, la présence.

Salopard ! Pourquoi m’as-tu fait ? / Je ne pouvais pas savoir / Quoi ? Qu’est-ce que tu ne pouvais pas savoir ? / Que ce serait toi
Beckett, En attendant Godot

Né près de Dublin dans une famille protestante aisée, Samuel Beckett fait des études brillantes au Trinity College. Il enseigne l’anglais à Paris, rencontre James Joyce dont il devient le proche et le collaborateur ponctuel. Pendant la guerre, il s’engage dans la Résistance française. Après 1945, il s’installe définitivement à Paris et traverse une période de grande précarité, vivant de traductions irrégulières et de quelques bourses. Le succès de Godot change sa vie. Beckett refuse la célébrité, vit retiré, écrit en français pour se détacher de sa langue maternelle. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1969.

En attendant Godot (1953) met en scène deux vagabonds, Vladimir et Estragon, qui attendent un certain Godot qui ne viendra jamais. Ils parlent, se disputent, jouent, tentent de passer le temps. La pièce ne raconte rien, et c’est justement son sujet : l’attente vide, l’absence de sens, l’impossibilité de partir. Fin de partie (1957) radicalise le dispositif : quatre personnages enfermés, presque immobiles, qui attendent la fin. Oh les beaux jours (1963) montre une femme enterrée jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou, qui continue à parler. Beckett pousse le théâtre vers l’épure absolue.

Beckett fait de l’impossibilité de dire le sujet même de son œuvre. Il malmène le langage pour atteindre la décomposition du discours en poussière de mots. Cette recherche radicale fait de lui un styliste absolu qui change définitivement le théâtre. Prix Nobel 1969.

AUTEURS FRANÇAIS DU 20E SIÈCLE : MES PRÉFÉFÉS

Je viens de vous présenter les grands du siècle, ceux que nous avons besoin de connaître pour notre culture générale. Mais si vous me demandez mes quatre préférés absolus, je n’irai pas les piocher dans cette longue liste. En la complétant avec mon propre panthéon littéraire, j’espère vous donner des pistes pour trouver le vôtre.

Georges Bernanos

Georges Bernanos (1888-1948) est un grand humaniste et un visionnaire. Il voit venir l’Europe d’après-guerre et dénonce ce qui s’annonce. Monarchiste à l’Action française, il rompt quand il comprend où mène le fascisme. Il écrit Les Grands Cimetières sous la lune (1938) contre Franco.

Bernanos est obsédé par la sainteté, mais pas la sainteté pieuse. Pour lui, être saint c’est faire coïncider ses valeurs et sa vie. C’est impraticable et c’est justement pour ça que ça vaut la peine d’être exploré. Ses romans (Sous le soleil de Satan, Journal d’un curé de campagne) mettent en scène cette quête impossible et la figure du Mal qui l’accompagne.

Il écrit une prose ardente, violente, sans concession. Bernanos refuse tous les compromis : ni avec l’Église, ni avec les puissants, ni avec lui-même. Il invente un catholicisme littéraire radical qui influence Mauriac et tous ceux qui cherchent une foi sans tiédeur.

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy (1923-2016) est un grand amoureux de Rimbaud et un critique vibrant de la poésie du XXe siècle. Il côtoie les surréalistes dans les années 1940 mais s’en écarte vite, tranquillement assoiffé d’autre chose.

Si on présente Bonnefoy comme le « poète de la présence », c’est parce qu’il brûle de toucher du doigt ce qui existe sous les mots. Dans un siècle où la poésie s’interdit de signifier quoi que ce soit, traumatisée par les horreurs de la guerre, Bonnefoy s’entête à dire le réel ou, dans le jargon linguistique : le référent sous le signifiant. 

Sa poésie est traversée par des tensions qui opposent des forces primordiales. Cette vision traverse ses recueils (Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Pierre écrite) et leur donne leur puissance. Il enseigne au Collège de France (1981-1993), traduit Shakespeare. Ses recueils (Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Pierre écrite) creusent cette question : comment dire la présence avec le langage ? 

Romain Gary

L’écriture de Romain Gary (1914-1980) est à la fois limpide et profonde, ce qui fait de lui  un écrivain idéal : la justesse des émotions et la vérité des situations nous percutent en pleine face. Aviateur des Forces françaises libres, diplomate, il mène plusieurs vies et les raconte (Éducation européenne, La Promesse de l’aube).

Vraiment, son style est extraordinaire. Il parle de l’innocence, de la sagesse, de la douleur avec une exactitude imagée qui fait mal. La Vie devant soi raconte Momo et Madame Rosa avec une tendresse féroce. Gary sait écrire l’enfance sans mièvrerie et la vieillesse sans pathos.

en 1956 pour Les Racines du ciel, et en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar pour La Vie devant soi. Personne ne découvrira la supercherie avant sa mort. Mais ce qui compte, c’est son écriture : Gary multiplie les voix, les tons, refuse de s’enfermer, avec une hypersensiblité qui fait sa grandeur.

Paul Valéry

Paul Valéry (1871-1945) est le contemporain exact de Proust. C’est une intelligence pure qui a envié celle de Mallarmé pendant des années. En 1892, il renonce à la poésie et passe vingt ans à fourbir son intelligence en silence, dans des carnets (Cahiers, 29 volumes posthumes).

En 1917, il revient avec La Jeune Parque, puis Charmes (1922). Valéry écrit une poésie cérébrale, rigoureuse, exacte. Mais cette rigueur fait sentir la poésie derrière. L’effet quand on le lit, c’est une pure joie. Il fait cohabiter l’intelligence et la beauté. Son acuité hors-normes l’a parfois condamné à des fragments et des inachevés. Mais tout ce qu’il a signé vaut notre attention.

Ses Cahiers sont un trésor. Comment naît un vers ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête du poète, quelles forces sociales, historiques, culturelles agissent sur lui ? Autant de questions qu’il creuse hors de toute école de pensée, indépendamment des mouvements contemporains, avec une minutie que personne en France n’avait tentée avant lui.

CONCLUSION : CE QU’IL FAUT SAVOIR SUR LE XXE SIÈCLE LITTÉRAIRE

L’âge des extrêmes, pour citer le livre d’Eric Hobsbawm couvre tellement de choses à la fois : des ruptures, des expérimentations radicales, un sens marqué de l’engagement politique, des voix intimistes ou singulières.

C’est le siècle littéraire le plus dense, le plus foisonnant, le plus bouleversant de l’histoire française.

La forme devient libre… à l’extrême. Le roman abandonne la chronologie linéaire (Proust), le vers se passe de ponctuation (Apollinaire), le théâtre déstructure le dialogue (Ionesco, Beckett). Les conventions classiques ne tiennent plus. Rimbaud et Mallarmé inspirent une recherche du langage pur et de l’inaccessible. Cette esthétique de l’hermétisme devient un véritable culte dans les années 1980-1990, en particulier dans le milieu universitaire.

La conscience devient le sujet. Mémoire involontaire, flux intérieur, tropismes, absurde : la littérature explore ce qui se passe dans la tête. L’introspection supplante l’action.

Le soupçon s’installe sur le roman. Le Nouveau Roman jette le soupçon sur les conventions du XIXe siècle (personnage, psychologie, intrigue). Sarraute théorise cette « ère du soupçon » : le lecteur moderne ne croit plus aux ficelles romanesques..

L’écrivain s’engage. Guerres, totalitarismes, décolonisation : impossible de rester à l’écart. La littérature devient témoignage, pamphlet, résistance. Sartre théorise l’engagement, Camus la révolte, Beauvoir le féminisme.

La langue se réinvente. Céline introduit l’argot et l’oralité dans le roman. Le Nouveau Roman refuse la psychologie. Perec travaille sous contraintes. Duras réduit au minimum. Chacun cherche sa langue.

L’ambiguïté devient la norme. Les personnages ne sont plus des types moraux. Les fins restent ouvertes. Le lecteur doit faire le travail d’interprétation.

Et vous ? Quel auteur ou mouvement du XXe siècle vous a le plus marqué·e ? A vos claviers !

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1 réflexion sur “Littérature du 20e siècle : les auteurs à connaître”

  1. Whoaaa ! Cet article me donne des frissons. C’est mon siècle préféré. Merci pour ce partage incroyablement riche. Les citations sont remarquablement bien choisies et racontent à elles seules l’évolution de la littérature au XXè siècle. Mon siècle préféré.
    J’ai fait mon mémoire de recherche sur Alain Robbe-Grillet. Et j’ai eu la chance de le rencontrer.
    Une belle invitation à se replonger dans la lecture de ce patrimoine littéraire. Merci pour cela.

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