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On va commencer par un scoop : à moins d’avoir grandi à Green Bank, vous avez forcément déjà entendu la plupart des œuvres de Mozart les plus connues, que ce soit au cinéma, dans les pubs ou les documentaires. Mozart est partout.
La question n’est donc pas d’en prendre connaissance, mais de mettre des noms sur les morceaux : les apprécier à leur juste valeur, les reconnaître, les retrouver, les partager, en parler.
Pour vous prouver que Mozart fait partie de votre culture musicale, démarrons par un petit florilège des œuvres célèbres que vous reconnaissez régulièrement sans le savoir.
Publicité pour Air France avec l’adagio du K488 (Concerto no 23 en la majeur pour piano et orchestre)
Publlicité pour le riz Taureau ailé avec l’air de la Reine de la nuit du K620 (La Flûte enchantée)
Publicité pour l’Or noir sublime avec l’adagio du K488 ((Concerto no 23 en la majeur pour piano et orchestre)
Jean-Paul Gaultier, Scandal intense avec le K626 (Requiem en ré mineur)
Out of Africa, l’adagio du K622 (Concerto en la majeur pour clarinette et orchestre)
Truman Show avec le K331 (Sonate no 11 en la majeur « Alla turca » pour piano)
Alien, 2ème mouvement de la K525, Sérénade no 13 en sol majeur « Petite musique de nuit » pour cordes
Le générique de la série Succession avec le K397 (Fantaisie en ré mineur) ⏩ à 0:55
Bon, pour Succession, cela se discute, j’en conviens 😃 France musique entend plutôt la Fantaisie en do mineur
Publicité pour Aoste Jambon cru ? RATÉ ! Cette fois on est sur du Verdi et son Rigoletto (air des courtisans)
Et si l’œuvre de Mozart dans la culture populaire vous passionne, vous pouvez commencer par lire :
- ce remarquable documentaire d’Arte
- cet article sur les artistes qui ont repris la Symphonie n°40
- et cet article sur les occurences du Requiem de Mozart dans la pub.
LES 10 ŒUVRES MAJEURES À CONNAÎTRE
1) Grande messe en ut mineur KV. 427/417a (1783)
Nous démarrons avec un sommet de la musique religieuse occidentale.
Mozart a 27 ans, il s’installe à Vienne. Il vient de quitter ses fonctions de vice-maître de chapelle, enfin libéré des chaînes du prince-archevêque de Salzbourg, l’infâme comte de Colloredo qui l’avait traité comme un exécutant, voire un laquais.
Bien qu’inachevée, la messe en ut est jugée supérieure aux autres messes de Mozart, le Requiem excepté. Tecnhiquement, Mozart démontre sur 65 minutes une maîtrise incroyable, non pas tombée du ciel, mais développée à force d’étudier le contrepoint récemment découvert dans l’œuvre de Bach. Il vient à peine d’en surmonter les difficultés, celles que traduisent notamment la KV 399.
« J’ai Dieu toujours devant les yeux. Je confesse sa toute puissance, je crains sa colère. Mais je reconnais, aussi, son amour, sa complaisance et sa miséricorde envers ses créatures. »
Lettre à son père, 1777
Enfant des lumières, Mozart n’en est pas moins profondément religieux, et il a construit sa Grande Messe dans un esprit d’élévation solennelle. La partie de soprano (l’étourdissant Kyrie à 5:00) a été composée sur mesure pour sa femme Constance, cantatrice virtuose , gravement malade pendant l’écriture.
2) Sérénade n°10 KV. 361/370a « GRAND PARTITA » (1783)
« Sur le papier ça n’avait l’air de rien. Le début était simple et presque comique. Une pulsation, bassons, cors de basset. Un bandonéon rouillé qui miaule. Et ensuite, soudain, haut perché… un hautbois. »
Vous l’avez ? La partition de l’Adagio de cette pièce en 7 mouvements est découverte par Antonio Salieri dans Amadeus de Miloš Forman.
Douze instruments à vent, une contrebasse qui situent l’œuvre est à mi-chemin entre la « musique du soir », destinée à être jouée en plein air, et la symphonie.
Notez bien que chaque partie est consacrée à un instrument soliste, ce qui provoque de beaux contrastes de genres. Comparez par exemple l’Adagio andante (à 18:02, mon moment préféré) et l’ébouriffant Finale (à 42:20) et vous aurez l’amplitude de la palette stylistique de ce chef-d’œuvre de la musique de chambre.
le Catalogue Köchel situe le démarrage de sa composition en même temps que l’opéra L’Enlèvement au sérail, autour de l’arrivée de Mozart à Vienne. La création se fait la même année que la Grande messe, à 27 ans. Pourquoi le titre Gran Partita ? Mystère ! Sur la partition, ces mots ne sont pas écrits de la main de Mozart. Le terme est pourtant bien choisi, parce que cette pièce sublime historiquement le genre de la sérénade pour instruments à vent.
3) Concerto pour piano n°20 KV. 466 (1785)
À 29 ans, Mozart réside à Vienne depuis trois ans. Il a épousé la cantatrice Constance Weber et est entré en franc-maçonnerie. Il découvre et étudie assidûment le contrepoint, technique de composition maîtrisée par Haendl et Bach. Voilà pour le contexte.
Pour palier le faible volume de commandes, Mozart compose une série de concertos dans l’optique de les produire par souscription, et d’en être le soliste – et aussi de frapper les esprits.
Quelques jours après le concert, Leopold Mozart, en visite à Vienne depuis Salzbourg, raconte à sa fille Nannerl le succès remporté par ce nouveau concerto :
« [J’ai entendu] un excellent nouveau concerto pour piano de Wolfgang, sur lequel le copiste travaillait encore lorsque nous sommes entrés. Ton frère n’a même pas eu le temps de jouer le rondo car il supervisait cette opération de copie. »
Leopold Mozart
En d’autres termes, les musiciens ont découvert le Finale en même temps qu’ils le jouaient. De son côté, Mozart improvisait les cadences (c’est-à-dire les parties de piano seul). Ces cadences, qu’il a notées par la suite, se sont perdues. C’est pourquoi Beethoven, grand fan de ce concerto, les a réécrites. D’autres compositeurs ont aussi ajouté des cadences à ce concerto.
C’est l’un des 2 seuls concertos pour piano écrits par Mozart en mode mineur (avec le K. 491), un mode qui instaure un climat d’inquiétude orageuse et une tension dramatique à couper le souffle entre le piano et l’orchestre.
4) Concerto pour piano n°23 K. 488 (1786)
En 1786 Mozart a 30 ans et compose 3 concertos dans la même année, dont le premier est précisément celui qui nous intéresse. Il y travaille en même temps qu’il achève les Noces de Figaro (de même que le second qui sera le KV. 491).
« [Le n°23] se place au tout premier rang des 22 concertos pour piano ; c’est sûrement le plus parfait de tous, si non le plus beau ! »
Olivier Messiaen
C’est un chef-d’œuvre d’harmonie et de finesse. Les 5 instruments à bois (1 flûte, 2 clarinettes en la, 2 bassons) contribuent à la douceur infinie, à l’écrin de velours qui entoure une partition de piano aérienne et puissante.
À partir de 1786, et malgré la création de ses opéras, le succès de Mozart s’érode, le goût des Viennois se heurte à certaines innovations stylistiques du Maestro. Par ailleurs, son tempérament finit par l’isoler (sa sœur Nannerl lui reproche d’être « demeuré enfant »). Mozart n’arrive plus à financer son train de vie et, rapidement, s’endette. Pour de nombreux commentateurs, ces difficultés croissantes expliquent la mélancolie sublime qui empreint l’un des plus fameux Adagios de la musique classique.
Car, oui, pour les amateurs, Concerto pour piano n°23 de Mozart = Adagio ( à 11:15). Vous avez croisé ce célebrissime mouvement en introduction de cet article, sur les publictés pour l’Or sublime et Air France. Mais vous entendrez aussi le concerto n°23 dans de nombreux films :
- l’Incompris (Luigi Comencini, 1966)
- Apollonide, souvenirs de la maison close (Bertrand Bonello, 2011)
- The Lady (Luc Besson, 2011)
- La mort de Staline (Armando Iannucci, 2017)
- Les deux papes (Fernando Meirelles, 2019)
On raconte que le disque du concerto n°23 se trouvait sur la table de Josef Stalin au moment de sa mort.
5) Les Noces de Figaro KV. 492 (1786)
À ne pas confondre avec Le Mariage de Figaro, la pièce de théâtre de Beaumarchais créée deux ans plus tôt.
Alors que la pièce de Beaumarchais est interdite dans le Saint-Empire romain germanique car subversive ; alors que Mozart, nous l’avons vu, tombe peu à peu en disgrâce à Vienne, le librettiste Lorenzo da Ponte, poète impérial à Vienne, persuade l’empereur Joseph II d’autoriser la conception du premier chef d’œuvre opératique de Mozart.
Nous sommes à la veille de la Révolution française. Vienne continue à briller culturellement et accueille les artistes et les voyageurs avides de divertissements, tandis que la France bouillonne. D’un côté, Louis XVI finance son train de vie et ses guerres en alourdissant les impôts. En face, un peuple affamé, épuisé, vidé. Entre les deux, une élite intellectuelle gagnée aux idées des Lumières, qui attaque frontalement les privilèges de l’aristocratie.
On comprend que, si la pièce de Beaumarchais a connu 68 représentations en six mois (après tout de même une censure de six années), les nobles de Vienne ont rapidement tourné le dos à l’opéra de Mozart, peu intéressée par les malheurs de Suzanne et Figaro.
Le pitch : Figaro, laquais du Compte Almaviva, est sur le point d’épouser Suzanne, la femme de chambre de la Comtesse. Or le Comte fera tout pour faire annuler le mariage, déterminé à séduire Suzanne.
«
S’il veut danser, monsieur le petit comte, c’est moi qui jouerai de la guitare. S’il veut se mettre à mon école, c’est la cabriole que je lui apprendrai »Premier air des Noces de Figaro : Se vuol ballare signor contino
Lorenzo da Ponte a considérablement adouci les angles par rapport à l’original, pour signer un livret bourré d’humour, de quiproquos mordants et d’humanité. Alors la subversion ? Mozart l’introduira dans sa musique. Les 4 actes déploient une perfection harmonique inégalable, tout en exploitant toutes les possibilités de l‘opera buffa.
Énergie acerbe, vitesse et finesse tranchante, contrastes brillants, mais aussi décoiffante instabilité qui traduit la situation professionnelle de Mozart… La ville de Prague ne s’y trompera pas. Bien plus réceptive que Vienne, elle lui fera un triomphe mémorable. Le succès ne se démentira plus.
Mozart composera deux autres chefs-d’œuvres atemporels avec da Ponte : Don Giovanni que nous verrons dans la prochaine section, et Cosi fan Tutte que je vous présente dans cet article : L’œuvre de Mozart, comment apprendre à l’aimer ?
PS : le morceau le plus connu des Noces de Figaro est l’air Voi che sapete
6) Don Giovanni KV. 527 (1787)
Je vais tâcher d’être brève 😅
En 1787, Mozart a 31 ans. Son père vient de mourir. Peu après le triomphe des Nozze di Figaro à Prague au printemps, da Ponte lui soumet le livret de Don Giovanni. Il s’agit d’une commande du théâtre national de Prague, assortie d’une avance de 100 ducats. Mozart commence à composer à Vienne, et termine à Prague, dans une effervescence sociale, entre deux mondanités.
Le pitch : le rideau se lève sur un Don Giovanni en butte aux résistances de Donna Anna, jeune femme fiancée à un autre. Dans le feu de l’action, Don Giovanni tue le Commandeur, père de Donna Anna. Pervers narcissique avant l’heure, il échappera avec brio et drôlerie à toutes ses victimes et à la justice des hommes. Jusqu’au moment où la statue du défunt Commandeur l’entraîne en enfer pour payer ses crimes.
Comme toujours, Mozart a le génie de pénétrer l’âme secrète de ses personnages, sans jamais les juger. Cela nous offre des moments musicaux sublimes, qui couvrent toute la palette des émotions humaines. Un exemple parmi tant d’autres : la négociation entre le libertin scélérat et son énième victime, l’innocente Zerlina, donne lieu à un duo d’amour d’une tendresse et sensibilité inégalables : l’air 👇 Là ci darem la mano 👇
Faut-il « canceller » Don Giovanni ? Ce serait se priver d’un jalon vital de l’histoire des idées sur le libertinage, la révolte contre la morale établie, et un des mythes fondateurs de la psychologie moderne.
Le mythe de Don Juan commence plus de 150 ans plus tôt, avec le Don Juan de Tirso de Molina (1630), pur produit de la Renaissance.
35 ans plus tard, Molière déplace le curseur de la moralité dans son Dom Juan ou le Festin de Pierre : alors que le Dom Juan de Tirso de Molina est un catholique débauché qui a le malheur d’avoir procrastiné sa repentance, le Dom Juan Français est un athée convaincu, un esprit fort, un tartuffe doublé d’un militant farouche de la philosophie libertine.
Avec Don Giovanni, da Ponte construit un monstre de sincérité dans ses méfaits, célébrant le moment présent, le plaisir et la jouissance à tout prix, et l’ingéniosité qui lui permet d’échapper aux sanctions.
Dans ses mémoires, Lorenzo da Ponte raconte avoir pris pour modèle Casanova, qu’il connaissait personnellement. Lui-même parfaitement donjuanesque, il a pu s’identifier à son personnage. Comme chez Molière, la défaite de l’invincible Don Giovanni n’est possible que par un Deus ex machina qui sauve la morale. Mais cette fin tragique a permis à Mozart de donner une puissance dramatique saisissante à la célèbre ouverture (écrite la veille de la répétition générale !)
Qu’on l’apprécie ou pas, Don Giovanni est l’expression la plus pure du génie de Mozart, « l’opéra des opéras » selon Richard Wagner. « Une œuvre sans défaut, d’une perfection ininterrompue » d’après le philosophe Søren Kierkegaard.
7) Symphonie n°40 en sol mineur KV 550 – (1788)
S’il existe une symphonie de « Wolfie » que vous connaissez forcément, c’est la Quarantième, avec sa très célèbre ouverture anapestique (Tu-tu Tuuu, Tu-tu Tuuu, Tu-tu Tuuuu…), presque aussi fameuse que la Cinquième de Beethoven (PomPomPom Poooom)
Les musicologues célèbrent ici une harmonie remarquable entre la forme et le fond, un magot de thèmes irrésistibles, une profondeur de sentiments, un sens dramatique et un rythme efficaces… Près d’une demi-heure de ravissement.
En 1788, Mozart traverse un été douloureux. Entre le décès de sa fille Theresia à l’âge de 6 mois, le déclin de sa popularité, le tarissement du mécénat et l’accumulation de ses dettes, Mozart se jette à corps perdu dans la composition. Entre autres merveilles musicales, il en sortira 3 Symphonies en 3 mois, les 39 à 41.
La symphonie n°40 exprime des émotions graves avec une finesse exceptionnelle. Au sommet de son ârt, Mozart traduit la détresse de vivre avec une élégance invincible. Le pianiste et musicologue Charles Rosen a les bons mots : nous avons là une « œuvre de passion, de violence et de chagrin. »
« Une œuvre dont chaque note est de l’or pur, chaque partie un trésor »
Robert Schumann
Si l’on en croit Wikipédia, la Symphonie n° 40 est de loin la plus jouée de Mozart. C’est aussi l’une des deux seules en mode mineur.
L'autre est la Symphonie n° 25 en sol mineur, écrite 15 ans plus tôt, considérée par les connaisseurs comme un brouillon de la n° 40... mais une pure tuerie à mon humble avis.
8) La Flûte enchantée KV. 620 (1791)
Tout dernier opéra de Mozart, la Flute enchantée a été créé en septembre 1791, trois mois avant sa mort.
Pour le contexte, l’année précédente (1790) a été relativement creuse (la céation de Cosi fan tutti tout de même, deux quartets, une fantaisie… vraiment rien en comparaison de la productivité impressionnante de 1791). De plus Mozart perd deux amis. D’une part Joseph II décède et son successeur n’est ni mélomane, ni favorable aux francs-maçons. D’autre part, le grand compositeur et ami Haydn que Mozart surnomme « Papa Haydn » quitte Vienne pour Londres.
1791, en comparaison de cette année grise, est un véritable feu d’artifice.
Les incontournables de Mozart composés en 1791
🎹 Concerto pour piano n°27 en si bémol majeur KV. 595 (ultime concerto pour piano.)
🎻 Quintette à cordes en mi bémol majeur KV. 614 (ultime œuvre de musique de chambre)
⛪ Ave Verum Corpus KV. 618 (dernière œuvre religieuse achevée)
🎭 La Clémence de Titus KV. 621 (opéra)
🎺 Concerto pour clarinette en la majeur KV. 622 (voir plus bas)
⛪ Requiem en ré mineur KV. 626 (on en parle tout de suite après)
🌟 Petite Cantate maçonnique KV. 623 : composée pour la loge maçonnique viennoise
Le pitch de la Flûte enchantée : Tamino reçoit une mission de la Reine de la Nuit : sauver Pamina, la fille de cette dernière, des griffes de Sarastro. Tamino part accompagné de l’oiseleur Papageno et de sa flûte magique. Le charmant Singspiel à effets spéciaux se complique vite : les méchants ne sont pas ceux que l’on croit. Lorsque le rideau tombe, la raison l’a emporté sur le chaos.
L’opéra chanté commence comme un conte populaire. Il est écrit en allemand, ce qui le rend accessible au plus grand nombre. Mais la féérie et la naïveté cachent une pensée philosophique et cosmologique autrement plus profonde, qui guide les personnages vers une véritable élévation intérieure.
♂️♀️ Petite note sur les valeurs véhiculées par La Flûte enchantée
Francs-maçons tous deux, Mozart et son librettiste Emanuel Schikaneder ont glissé dans l’opéra féérique des références maçonniques pour en faire une allégorie qui promeut la fraternité, la sagesse et la lumière masculines. En clair, la Reine de la Nuit, figure maternelle personifiant la lune, est associée à la colère et au chaos, tandis que Sarastro, son pendant masculin, incarne le soleil, l’ordre et la raison.
Tout l’équilibre de l’histoire repose donc sur un schéma patriarcal : les forces viriles et rationnelles sauvent l’humanité et délivrent les hommes de la peur de la mort (Mozart mourra trois mois après la création de l’opéra), tandis que les passions féminines sont une menace à surmonter.
Musicalement, La Flûte enchantée mélange les styles avec un éclectisme surprenant. On y trouve des scènes comiques, des airs populaires faciles à retenir (Papageno/Papagena), mais aussi des pages sublimes (oh oui !) et redoutables, comme les deux airs de la Reine de la Nuit (vous connaissez le premier, voici le deuxième : O zittre nicht, mein lieber Sohn.)
Le finale rend clairement hommage à Bach, avec une citation de la Passion selon saint Matthieu dans une autre tonalité.
Le succès est immédiat. Le public rit, s’émeut, tremble. Schikaneder est acclamé dans le rôle de Papageno. Certains airs sont bissés chaque soir. Goethe en sera tellement séduit qu’il projettera d’écrire une suite à l’opéra.
Par-delà les siècles, la Flûte enchantée, ça reste des mélodies inoubliables, des personnages et des péripéties captivants et un sublime parcours initiatique sonore (pas uniquement maçonnique !) Terriblement accessible et envoûteuse, par la grâce de la musique qui parvient à transmettre des émotions universelles, courage, tendresse, peur, émerveillement.
9) Concerto en la majeur pour clarinette et orchestre KV. 622 (1791)
Mozart a composé cette petite merveille lumineuse, puissante et délicate en neuf jours, deux mois avant son décès.
Il l’a composé pour son ami Anton Stadler, clarinettiste talentueux, de la même loge maçonnique que lui. Quelques mois plus tôt, Stadler venait de faire fabriquer une clarinette innovante, dite « clarinette de basset ».
La particularité de cet instrument ? Elle permet de jouer plus bas que la clarinette traditionnelle (jusqu’au do, alors que la clarinette en la ne dépasse pas le mi). L’instrument est du coup capable d’exprimer des états d’âme bouleversants de spiritualité et de tendresse.
Mozart est alors un freelance compositeur à la fois surmené, comblé, et angoissé. Il vient de livrer la Clémence de Titus, produit en 6 semaines pour le couronnement du futur roi de Bohême. Par ailleurs, sa Flûte enchantée est acclamée, portée aux nues : rien de tel pour composer Allegros et Rondo sur un nuage, malgré les privations dûes à ses dettes.
Sauf que, parallèlement, Mozart se fait du mouron pour le Requiem, pour lequel il a touché une avance en juillet. La deadline approche, le Maestro est de moins en moins certain de pouvoir honorer la totalité de la commande.
Est-ce que vous entendez le cocktail d’émotions pures dans ce poignant chant du cygne ? Au moins quatre éléments me frappent :
- la chaleur expressive de la clarinette de basset,
- la virtuosité des cadences, ces solos divinement mœlleux qui nous entraînent au ciel avant de se loger au fond de nos coeurs,
- le génie chauffé à blanc du compositeur « aimé de Dieu » (Amadeo, Amadè ou Gottlieb, jamais Amadeus !)
- la hauteur spirituelle du fervent franc-maçon que ni la mort ni la maladie n’effraient.
Et si vous voulez être incollable sur le KV. 622, voici quelques faits intéressants à retenir :
- Mozart a changé l’instrument solo pendant qu’il composait, pour adapter la partition aux notes graves de la clarinette de basset.
- L’Adagio est utilisé pour la musique du film Out of Africa de Sydney Pollack sorti en 1985 (mais ça, vous l’avez vu en introduction).
- Vous ne pourrez pas confondre ce concerto pour clarinette avec un autre : c’est le seul que Mozart ait composé.
- Après la mort de Mozart, les éditeurs ont transfposé certains moments de la partition pour l’adapter aux clarinettes en la ou en si.
- La version originale est perdue.
- Je suis incapable d’écouter ce concerto sans verser une larme 🥲
De gauche à droite : cor de basset, clarinette de basset, clarinette normale 👇
« La meilleure composition jamais écrite pour un instrument à vent. À côté de cela, tout s’efface. »
Sabine Meyer, clarinettiste
10) Requiem en ré mineur KV. 626 (1791)
Le Requiem n’est pas la dernière œuvre de Mozart, et n’a pas été achevé de sa main. Il n’empêche : il n’y a pas de mot assez grand pour rendre justice à ce chef d’œuvre extrême.
Mozart se sent lui-même à l’article de la mort. Il pense avoir été empoisonné, si l’on en croit Vincent Novello, éditeur de musique qui rapporte dans son journal de voyage (1829) les mots de Mozart cités par sa veuve Constanze :
« Quelqu’un m’a donné de l’aqua tofana et a calculé l’heure exacte de ma mort — c’est pour cela qu’on a commandé un Requiem ; c’est pour moi-même que je l’écris. »
Empoisonné ou pas, Mozart est très malade, cloué au lit (devenu obèse), cramé par les circonstances que nous avons détaillées plus haut (surmenage, dettes, disgrâce aux yeux du public). Ajoutons à cela une atmosphère politico-économique peu favorable à la musique à Vienne. Alors que l’Autriche participe à la guerre russo-turque (1787-1792) et se prépare à rejoindre la Première Coalition contre la France révolutionnaire, le nombre de concerts à Vienne se réduit de moitié et les dettes de Mozart se creusent.
Malgré ces conditions difficiles, Mozart est déterminé à honorer la commande dont vous connaissez au moins partiellement l’histoire.
Vous savez bien, cette mystérieuse commande en marque blanche, non par Salieri (contrairement à la légende propagée par le film Amadeus de Miloš Forman) mais par le comte Franz von Walsegg qui voulait rendre hommage à sa défunte épouse… et s’attribuer la paternité du Requiem.
Pour rappel, un Requiem est une messe pour les défunts, une composition sacrée qui permet aux vivants de faire leur deuil. C’est un genre né dans la liturgie catholique, utilisé depuis le Moyen Âge pour les cérémonies funéraires, puis développé par de nombreux compositeurs en respectant plus ou moins la structure liturgique. Typiquement, Mozart admirait et a pris pour modèle celui composé par Michael Haydn vingt ans plus tôt.
Dans la liturgie catholique, la messe suit une structure définie, avec plusieurs parties comme le Kyrie, le Dies irae (qui comprend le fameux Lacrimosa) ou l’Agnus Dei. Elles commencent par Requiem æternam dona ei (Donne-lui/donne-leur le repos éternel).
Autre circonstance légendaire : Mozart est mort avant d’achever le Requiem. C’est bien vrai. Mais attention : il a travaillé seul. Aucun compositeur, ni Salieri ni un autre, ne lui a servi de bras droit pour écrire les dernières notes.
La vérité à date, c’est que Constance a sollicté trois élèves de Mozart après la mort de ce dernier, pour compléter la partition (et imiter l’écriture de Wolfie pour faire croire au client que Mozart était bien l’auteur de l’intégralité du Requiem).
Leurs noms : Franz Jakob Freystädtler, Joseph Eybler et surtout le souffre-douleur Franz Xaver Süßmayr. Ils ont appliqué au mieux les consignes de Mozart pour nous faire parvenir la version actuelle.
Que dire sur l’œuvre en elle-même ? Mozart l’a composée au milieu d’épreuves qui auraient pu briser n’importe qui. Et pourtant le Requiem est tout en sérénité, plein de gravité, d’une beauté d’un autre monde. Dans la tonalité de ré mineur, les harmonies créent une atmosphère sombre et dense. L’orchestre s’appuie sur les cordes, les bassons et les cors de basset, sans flûtes ni hautbois, pour construire cette couleur unique.
Les passages dramatiques alternent avec des mélodies apaisantes, aérées, voire brillantes, qui tranchent avec le chaos de sa vie. Ce calme s’explique peut-être par son rapport à la mort, bien digne d’un franc-maçon :
« Comme la mort […] est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce meilleur et véritable ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi rien d’effrayant mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur. »
Mozart
Les œuvres de Mozart les plus connues n’ont plus de secret pour nous !
Cette sélection de 10 chefs d’œuvre est forcément incomplète et ne rend justice ni à la profusion ni à la variété des travaux de Mozart. Mon but était de vous familiariser avec ses œuvres majeures en les connectant à sa vie.
Et parce qu’on ne saurait trop vous recommander d’écouter et réécouter, revoici la liste des pièces majeures, toujours classées par ordre chronologique, avec leurs particularités saillantes. Cliquez sur les titres pour retrouver les vidéos.
MESSE EN DO MINEUR, OU « GRANDE MESSE »
🥈 Inachevée, mais dans le Top 2 des œuvres sacrées, juste après le Requiem
🚧 Fruit du travail de Mozart sur le contrepoint
💍Partie de soprano composée sur-mesure pour Constance
SÉRÉNADE N°10 « GRAN PARTITA »
🎼 Adagio découvert par Salieri dans Amadeus
🎻 Chef d’oeuvre de la musique de chambre
1️⃣ Chaque partie est consacrée à un instrument soliste
💓 Le concerto préféré de Beethoven !
🔁 Fait partie d’une série composée pour un concert par souscription
😶🌫️ Les musiciens ont dû déchiffrer le Finale à vue lors de la répétition générale
💥 Grand succès à Vienne
↔️ Composé en même temps que les Noces de figaro
☯️ Chef d’oeuvre absolu, où dialoguent piano puissant et aérien, et orchestre empreint de douceur et de mélancolie
🌟 Connu pour son Adagio, repris dans de nombreux films
🎭 Adapté du Mariage de figaro de Beaumarchais
😑 Rapidement boudé par le public de Vienne, malgré un travail d’édulcoration des critiques contre l’aristocratie
🤩 Acclamé à Prague (les gens chantaient les airs dans la rue !)
🧛 Adapté du Don Juan (1630) de l’Espagnol Tirso de Molina
🐺 Description sans jugement d’un Pervers narcissique
♾️ La musique sublime a porté le donjuanisme au rang de mythe
🚀 Ouverture anapestique archi-connue
😓 Œuvre de chagrin et de violence (décès de sa fille, dettes, perte de popularité à Vienne)
🥇 Symphonie de Mozart la plus jouée
3️⃣ Opéra composé 3 mois avant la mort de Mozart
☀️ Conçu pour toucher le plus grand public : composé en allemand (et non en italien), sous forme de conte populaire
💀 Allégorie maçonnique (mais pas que !) et valeurs patriarcales, avec une élévation spirituelle qui invite à ne pas craindre la mort
👑 Air de la Reine de la nuit repris dans de nombreuses pubs, parodies etc.
CONCERTO POUR CLARINETTE ET ORCHESTRE
💠 Seul et unique concerto pour clarinette de Mozart
😍 Tombé amoureux de la clarinette de basset, Mozart a conçu ce concerto pour son ami Anton Stadler qui avait fait concevoir l’instrument.
🥹 Bouleversant cocktail d’émotions pures à 2 mois de son décès
🦹♀️ Commande du comte Franz von Walsegg qui voulait rendre hommage à sa défunte épouse et s’attribuer la paternité de l’œuvre
⛪ Musique sacrée qui en respecte les codes et touche au sublime
⛈️ Composé à l’article de la mort, dans la misère, le stress et la maladie extrêmes.
🎶 Inachevé et complété par 3 élèves de Mozart à l’instigation de Constance.
Merci et bravo d’être allé·e au bout de cet article !
Dites-moi en commentaire : comment pourrais-je améliorer ce contenu pour permettre aux novices de vraiment connaître et apprécier les oeuvres majeures de Mozart ? Merci pour votre aide !




J’ai adoré ton article, tu parviens vraiment à nous faire (re)découvrir Mozart avec simplicité et passion. Le passage sur le Concerto pour piano n° 23 K. 488, qualifié de « chef‑d’œuvre d’harmonie et de finesse » par Messiaen, m’a particulièrement touché : tu sais faire vibrer ces mots, et on comprend pourquoi cette œuvre nous captive encore aujourd’hui. Ton ton est chaleureux, clair, et ça rend la musique encore plus proche 😉
Bonjour Rémi, de mon côté j’adore ton commentaire gratifiant 🤗. Merci du fond du coeur ! Je suis ravie de t’avoir fait toucher du doigt ce que Messiaen entendait par ses mots, et d’avoir éclairé un peu tes raisons d’aimer Mozart.
Merci pour cette introduction passionnante à l’univers de Mozart ! J’ai adoré ton approche : faire reconnaître des airs célèbres — de la Sonate no 11 « Alla Turca » à la « Petite musique de nuit » — plutôt que simplement les citer. La mise en lumière des œuvres sacrées, comme la Grande messe en ut mineur, le Concerto pour clarinette KV 622, ou encore la profondeur sombre du Requiem KV 626, permet vraiment de saisir la richesse émotionnelle et stylistique du compositeur. Ton mariage entre histoire, contexte et musique est une invitation précieuse à explorer Mozart en conscience. Bravo pour ce bel article qui donne vraiment envie d’écouter et de ressentir !
Merci pour ton retour Xavier ! Super, si j’ai pu transmettre l’envie d’écouter ce génie cosmique !
Pour moi qui déteste (détestais?) Mozart, ton article très complet est une véritable ouverture : certes j’y retrouve ce que je n’apprécie guère (je ne vais pas développer, chaque fois que j’en parle je me fais traiter de noms d’oiseaux tous plus exotiques les uns que les autres), mais j’avoue avoir découvert des facettes de son oeuvre que je ne connaissais pas ! Merci donc pour m’avoir rendu un peu moins hermétique à ce cher Amadeus, même si je lui préfère certains de ses illustres collègues ! 😉
Comment ? Comment ? Il FAUT aimer Mozart, et l’aimer dans son entièreté ! De mon côté ce n’est pas non plus mon préféré, mais il embellit certaines journées quand même 😉
Nous qui prônons la pratique musicale dès le plus jeune âge, nous ne pouvons qu’être des fans de Mozart ! Merci de nous faire découvrir de façon très complète son oeuvre exceptionnelle ! Quel remarquable article, très complet, qui met en relation l’homme (quelle vie incroyable) avec sa pléthorique production musicale !
Merci Aurélie ! J’ai adoré écrire ces deux articles sur le maestro et je suis à deux doigts de changer de thème de blog, car c’est un sujet inépuisable. Vraiment très contente que l’article t’ait plu.
Merci pour ce travail très complet, c’est exactement ce qu’il faut pour aider quelqu’une comme moi, qui aime la musique mais ne connaît pas bien tous ces titres.
Chaque anecdote donne envie d’écouter l’œuvre de Mozart avec plus d’attention. Ce serait top si tu pouvais inclure des extraits audio ou des playlists associées pour que les novices puissent reconnaître soi-même les morceaux ( un p’tit blind test ☺️)
Et c’est là qu’on reconnaîtra les accros … aux pubs !
Super idée, le blind test 🎉
Je vais voir comment faire techniquement, j’ai déjà hâte de le mettre en ligne. Merci, Line, pour ce précieux conseil.
Merci pour cet article fascinant qui sait adapter son langage aux plus novices! J’ai appris des tas de choses et vais maintenant écouter plus attentivement cet artiste.
Avec grand plaisir Sylvie 🙂 Bonne écoute !