La peur d’être bête : comment je l’ai apprivoisée

Jeune femme assiste par terre et soucieuse, ayant peur d'être bête

C’est avec une pointe de trac et un véritable élan que j’ai dit OUI à l’événement inter-blogueurs lancé par Beni Hernandez, du blog Éveil des hypersensibles.

Beni accompagne celles et ceux qui veulent construire une vie plus alignée avec leur sensibilité. Je vous recommande vivement cet article : Les bienfaits du Coaching Transpersonnel pour les hypersensibles.

Le thème du carnaval, De la blessure à la lumière : un chemin vers soi a fait vibrer une corde sensible, un signal que je ne pouvais pas ignorer.

J’ai donc décidé de lever un coin de voile sur une blessure post-adolescente qui a marqué durablement mon rapport à la culture générale. J’ai vécu ce qu’on appelle une blessure d’apprentissage qui, paradoxalement, a fait de moi une passionnée de culture.

Est-ce que cette blessure a guéri ? Pour être honnête : non. Aujourd’hui, je crois profondément que je suis bête. Dans le sens où je ne sais pas grand-chose, comparé à ce que je pourrais savoir.

Cette certitude me pousse à lire sans relâche, à me cultiver stylo en main. Elle fait partie de moi et me fait vivre dans la lumière des connaissances vivantes et personnelles qui m’épanouissent.

Sting a dit en interview que la musique était sa propre récompense. Pour moi, cela vaut aussi pour le savoir. Un fragment de vérité suffit à illuminer nos journées. Simone Weil le dit mieux que moi :

La vérité illumine l’âme à proportion de sa pureté et non pas d’aucune espèce de quantité.

En vrai, nous ressemblons davantage à des plantes qu’à des ampoules : nous avons besoin de recevoir la lumière pour vivre, et non de l’émettre. Savoir est plus fort que briller. Mais pour le comprendre, il a fallu un parcours aussi douloureux que fondateur.

Du syndrome de l’imposteur au complexe d’infériorité intellectuelle

Deux ans après le bac, j’ai été admise en Khâgne. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, c’est la deuxième année de classe prépa littéraire, centrée sur la philo, la littérature, l’histoire, les langues. Un cursus intensif, censé préparer au concours de Normale Sup.

Dans ma famille, c’était énorme. J’aurais été la première à intégrer une grande école. Et dans ma tête, Normale Sup, c’était l’érudition à la Borges, à la Vargas Llosa. C’était ce que je cherchais pour armer ma plume.

Mais alors que je m’attendais à une Hypokhâgne 2, j’ai pris une claque. Les profs le laissaient clairement entendre :

  1. suivre les cours ne suffirait pas.
  2. il était sans doute trop tard pour se mettre à niveau.
  3. les élèves à la traîne étaient des abrutis (Étymologiquement attesté en 1541 : rendu semblable à la brute)

Il fallait avoir déjà tout lu, tout compris, tout digéré. Les profs ponctuaient chaque phrase par Lisez ce livre, faites une fiche sur cette question. Autant d’injonctions impossibles à relativiser. Tout simplement parce que certains élèves incarnaient cette maîtrise. Ils avaient réponse à tout.

Face à cette concurrence,  je fichais tout ce que je pouvais, je lisais en panique, je tentais de combler en deux nuits ce qu’ils savaient depuis des années.

Avant même mon premier devoir, je voyais la chute venir : moi, l’élève brillante d’Hypokhâgne, j’allais devenir une cancre.

J’ai préparé ma première colle comme si ma vie en dépendait. Résultat : les félicitations. Mais juste après, j’avais une avalanche d’autres devoirs à rendre, et je n’avais pas eu le temps de m’y mettre. Je risquais le zéro pointé, et je savais ce que cela impliquait : des remarques cinglantes, des humiliations disproportionnées, alors que nous étudions des humanistes et des poètes.

Je n’ai pas voulu m’y exposer.

Après deux semaines violentes où j’avais perdu mon plaisir d’apprendre, ma confiance et ma créativité, je me suis sauvée, littéralement.

 On nous disait qu’aller au bout de l’année était une victoire en soi. Moi, je voulais apprendre, et pas à n’importe quel prix.

Les conséquences d’une blessure d’apprentissage

Je suis partie la tête haute, mais avec une petite voix impossible à taire : je n’avais pas le pedigree, venant d’un milieu étranger au système des prépas littéraires et des concours.

Lire à ce sujet : Culture d’élite : la Culture G est-elle réservée aux riches ?

Plus grave pour moi à l’époque : je n’aurai jamais la culture qu’on attend d’une écrivaine. Un sentiment réel d’échec. Je me suis sentie vide et dépassée, éjectée de mon rêve d’écrire. Par la suite, j’ai poursuivi un cursus honorable en Fac, mais la blessure n’a pas tardé à se rouvrir : dès que j’ai voulu commencer mon premier roman.

Devant la page blanche, tout m’est revenu : la peur d’être bête, impossible à justifier mais bien présente. Je voulais écrire un roman ambitieux, exigeant, qui embrasse les dimensions politique, scientifique, historique, mythologique, comme Les Particules élémentaires, Les Versets sataniques, ou, plus anciens, Les Possédés de Dostoïevski.

Sous le poids de cette exigence (qui ne me quittera probablement jamais), le sentiment d’inculture est remonté. Il s’était incrusté profond, ainsi que la honte intellectuelle, ancienne mais intacte, qui me suggéraient d’étouffer ma passion littéraire dans l’œuf.

Ce complexe d’infériorité intellectuelle, ce sentiment d’illégitimité m’a poussée à retourner en Khâgne, en esprit, comme si la blessure avait été trop profonde pour guérir, comme si j’avais besoin de prouver, une bonne fois pour toutes, que je pouvais en être.

Pendant un an, j’ai fiché toute l’histoire du monde, toute la littérature, les sciences humaines, l’histoire des sciences. Je voulais bâtir une vision du monde claire, cohérente, personnelle, pour pouvoir écrire un roman à la hauteur de mes exigences. Spoiler alert : j’y suis parvenue.

Apprendre en autodidacte pour retrouver la lumière

Femme souriante dans une bibliothèque

En bibliothèque, j’ai lu avec un appétit nouveau, en prenant des notes structurées. Mon objectif était d’accumuler des faits utiles pour écrire. Ce que j’en ai retiré ? La lumière, tout simplement. Des connaissances solidement assimilées qui m’ont permis de me situer très précisément dans le monde, et d’y prendre ma place.

En d’autres termes, les blessures de la Khâgne m’avaient légué une méthode et des automatismes ultra-précieux. J’ai construit mon propre programme, qui ressemblait à celui que je décris ici : Ce qu’il faut savoir en culture générale

Après mon premier roman, le pli était pris. Je n’avais plus besoin de m’enfermer en bibliothèque pour enrichir mes connaissances. Je pouvais lire partout, et je tenais un journal extime qui me permettait de rester en éveil. Le plaisir d’apprendre était nourri par des routines que je décris dans cet article : 10 habitudes  à semer aujourd’hui pour apprendre des choses intéressantes chaque jour

Bien sûr je me suis inspirée des écrivains qui ont avancé hors du cadre scolaire : Duras a échoué au bac deux fois avant de signer certains des textes les plus marquants du XXe siècle. Zola, recalé de plusieurs concours, est devenu un monument de la littérature engagée. Jack London a quitté l’école à 14 ans, mais a nourri ses romans de lectures intenses et d’expériences de terrain.

Ces parcours nous rappellent que l’école n’a pas le monopole de la transmission. On peut construire une culture qui n’est ni héritée ni imposée. Une culture qu’on forge soi-même, qui nous ressemble, qui nous fait vibrer, et qui nous relie aux autres. 

Ce que j’ai appris de cette blessure intellectuelle

Il m’a fallu des années pour comprendre que ce n’était pas mon intelligence qui était défaillante, mais le format imposé par la prépa, le discours général en Khâgne qui nous fait croire que l’ignorance est une tare.

J’ai fui pour protéger ma flamme, mais j’ai vécu cette rupture comme une preuve d’infériorité. C’est une blessure, et elle ne s’est jamais vraiment refermée. En écrivant cet article, je réalise qu’elle a été précieuse, même si cela peut sembler paradoxal.

Elle m’a poussée à trouver ma manière personnelle d’apprendre. Et même si j’ai fini par trouver la paix dans l’acceptation et le lâcher-prise, elle m’a refait coucou, il y a deux ans, quand j’ai senti que la vie active m’avait coupée de la culture. C’est pour cela que j’ai créé ce blog : pour réactiver un lien joyeux à l’apprentissage que j’ai trop longtemps mis de côté.

Si vous avez connu une forme de rupture scolaire, même ponctuelle, et que vous avez dû apprendre autrement pour avancer, peut-être que mon article trouvera un écho. De la blessure d’apprentissage à la lumière du savoir : ce chemin en a guidé bien d’autres avant moi. Il m’a formée, et il continue.

Est-ce qu’il vous est arrivé de vous sentir « à côté » dans un contexte d’apprentissage ? D’avoir l’impression de manquer de bases, ou de ne pas avoir les codes ?
Partagez votre expérience en commentaire, si vous en avez envie.

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15 réflexions sur “La peur d’être bête : comment je l’ai apprivoisée”

  1. Excellent article ou transparait vraiment bien l’émotion de ton parcours.
    Je pense que malheureusement l’enseignement, tel qu’il est fait, ne prend pas en compte l’unicité de chacun. Tu as su redonner du sens à l’apprentissage et surtout apprendre en fonction des buts que tu t’aies fixés. La « Culture » est un mot bien vaste. On peut aussi avoir « une tête bien pleine » en ayant des connaissances spécifiques dans un domaine et manquer de « culture dite générale ». Pour moi l’important est le sens qu’on y donne sur le plan personnel. Et se dire que les autres réagissent pour eux et non contre nous ! Garder notre identité est pour moi essentiel

    1. Merci pour ton commentaire Chantal. Effectivement, de nombreuses grandes écoles sélectionnent via la « Culture générale », ce qui fait de ce domaine un sujet discriminant, à tort ! Comme tu le dis, une tête « bien faite » ne coche pas forcément toutes les cases académiques, loin de là.

  2. Muriel

    Quel partage ! Tous les systèmes basés sur la comparaison finissent souvent pas créer des blessures, des angoisses, des doutes…
    Je me sens bête depuis toujours. Je me suis rendue compte avec les années que j’étais attirée par les personnes avec beaucoup de culture, la « tête bien faite », des bonnes notes dans toutes les matières… J’espère peut-être qu’elles me déteignent dessus, m’attire vers le haut… au final j’ai surtout tendance à me comparer et à trouver que je suis « moins » qu’eux.
    Pour me « soigner », je saisie les occasions de sortir de ma zone de confort pour devenir, je l’espère de plus en plus à l’aise et me sentir plus à ma place.

    1. Merci pour ton partage Muriel. J’adhère à 300% à l’idée que la culture est avant tout affaire d’ouverture personnelle à ce qu’on ne connaît pas. En phase aussi avec la nécessité d’arrêter de se comparer 👍

  3. J’ai vraiment aimé ton article, il parle d’un sujet que beaucoup ressentent sans oser l’exprimer. Quand tu écris « la peur d’être bête nous empêche parfois de poser la question qui pourrait tout changer », ça m’a frappé: c’est simple, vrai, et ça libère. Tu m’as rappelé que poser une question “bête” n’est pas une faiblesse, mais une ouverture vers l’apprentissage 🙂

  4. Virginie

    Excellent article, très authentique… Je me suis retrouvée dans ton article, même si je n’ai pas eu le même parcours. Merci à toi pour cette sincérité !

    1. Merci à toi Virginie, ton commentaire me va droit au coeur 🙂

  5. Ton article est excellent et émouvant.
    Je pense que l’école telle que tu la décris a perdu une des valeurs dont parle Luc Ferry : elle doit élever dans le sens de faire grandir et non humilier ou rabaisser.
    Que vaut la culture sans humanité et écoute?
    Tu as vraiment su trouver ton chemin et trouver comment apprendre et retenir 😉
    La culture est un vaste domaine et je pense que l’on peut avoir des connaissances dans plein de domaines mais impossible d’être complet dans un seul.Tout évolue tellement vite ! et rien que dans mon domaine je me sens dépassée souvent.
    Par contre j’aime beaucoup ta soif de connaissances.

    1. Merci Bea, pour ton appréciation 😊. Une polémique gronde d’année en année sur la maltraitance verbale des professeurs qui cherchent à former les élèves « à la dure »… ce qui conduit à une forme d’écrémage. Et la « Culture G » en tant que discipline donne à viser l’exhaustivité pour des esprits jeunes qui n’ont pas les moyens comme nous de relativiser. Espérons qu’avec la rapidité des évolutions que tu évoques, cet idéal disparaîtra, et qu’il restera la soif de connaissances !

  6. Absolument d’accord avec ton analyse. L’école sanctionne souvent l’erreur et stigmatise les « cancres », alors que dans l’école de la vie, on comprend justement que se tromper est indispensable pour évoluer et progresser. Apprendre sans avoir le droit à l’erreur étouffe la curiosité et la confiance. Bravo pour ton initiative d’avoir créé ton propre parcours d’apprentissage autodidacte, et pour ce blog qui encourage une vraie prise de conscience et redonne du sens au fait d’apprendre.

    1. Oui, le droit à l’erreur est vital pour apprendre, et cette notion de « cancre » a fait bien des dégats ! Merci beaucoup Asma pour ton commentaire sensible et encourageant.

  7. Beau partage d’expérience, d’émotion ici. Merci.
    Je pense qu’on est nombreux à avoir vécu des moments d’apprentissage un peu difficile à l’école ou ailleurs. Personnellement, sans entrer dans les détails, je me rappelle des cours de français au lycée et au collège. Je n’étais pas motivé du tout, car je n’avais pas l’envie. Résultat : de la frustration, du dégoût, des notes pas terribles, de la honte, …

    Apprendre de force était la pire des choses. Mais quelques années plus tard. Bien plus tard. Je m’y suis mis, car j’avais développé l’intérêt. La motivation. Et je crois pertinemment que la clé réside dans ces 2 aspects : intérêt et motivation.

    1. Ton commentaire est très juste, la motivation et l’intérêt priment pour assimiler des notions difficiles. Ce sont les deux leviers à travailler en priorité, comme le font les excellents professeurs, hélas trop rares.

  8. Coucou, j’ai lu cet article avec beaucoup d’intérêt. Merci pour ce partage très personnel, pour ton honnêteté et cette vision à la fois positive et réaliste de ton histoire.
    Le passage « l’école n’a pas le monopole de la transmission… » m’a particulièrement marquée. Avec le recul et les années, je comprends aujourd’hui moi aussi que la culture peut se construire autrement, en dehors des cases.
    Je comprends profondément cette peur d’être bête. Je l’ai eue longtemps, et je pense l’avoir encore parfois. Mais je m’en détache peu à peu, parce que je connais aujourd’hui mes priorités et les sujets qui me font vibrer, ceux que j’ai envie d’approfondir, même s’ils ne relèvent pas de la culture générale “classique”.
    Pendant longtemps, j’ai voulu lire “les bons livres”, les classiques, surtout pour pouvoir dire que je les avais lus et compris… même quand ils ne me faisaient pas vibrer. Cet article met des mots très justes sur ce cheminement et ce qu’il est possible de faire en sortant des chemins battus et classiques. Merci 🙏

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