Littérature du 18ème siècle : les grands auteurs et leurs idées

Tableau typique du XVIIIe siècle, décrivant Mozart à la cour royale du prince de Conti

La Révolution a commencé dans les livres bien avant d’éclater dans les rues. Tout au long du 18e siècle, les écrivains ont préparé le terrain. Ils ont observé la société, remis en cause les privilèges et renouvelé les grandes questions politiques et morales de leur temps.

Le livre devient un outil de diffusion massive des idées neuves. Les journaux se multiplient, les lettres circulent à une vitesse inédite, les bibliothèques publiques fleurissent. Tout cela favorise la naissance d’un début d’opinion publique.

Il faut bien avoir le contexte en tête. En 1715, la mort de Louis XIV met fin à un long règne d’absolutisme religieux. La Régence lève cette chape de plomp. Elle fait plus de place aux débats, à la curiosité et aux échanges. En parallèle, la société évolue : la population passe de 22 à 27 millions, les villes s’étendent, les savoirs progressent. En Europe, les savants partagent leurs découvertes et imposent un modèle intellectuel rigoureux.

Dans ce cadre, la littérature s’émancipe et change de rôle. L’histoirien de la littérature Paul Bénichou parlera de « sacre des écrivains ». Concrètement, le développement du marché du livre donne aux écrivains un début d’autonomie : publier sous leur nom, toucher un public plus large, réduire leur dépendance aux pouvoirs religieux ou politiques (aux censeurs et mécènes).

Mais cette liberté est encore fragile, avec une censure qui ne desserre jamais totalement ses griffes. De nombreux textes sont interdits, et de grands auteurs poursuivis. Cela n’empêche pas les écrivains de s’engager et de s’exposer comme jamais auparavant. Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, Beaumarchais, le marquis de Sade et bien d’autres écrivains utilisent tous les supports à leur disposition pour, littéralement, transformer le monde.

Ce que vous allez apprendre dans cet article

Les trois principaux courants littéraires du 18ème siècle français

Montesquieu, un regard neuf sur le pouvoir

Portrait de Montesquieu, penseur majeur de la littérature du 18ème siècle

Montesquieu (1689-1755) est l’un des grands penseurs politiques du 18e siècle : il a donné un socle robuste aux idées des Lumières. C’est lui qui a formalisé la théorie de la séparation des pouvoirs introduite par John Locke. Il démontre ainsi que l’équilibre des pouvoirs freine les dérives despotiques et protège l’indépendance de la justice. Ses essais questionnent le droit et les mécanismes du pouvoir dans un style argumentatif et sans ornement, presque juridique. Ses fictions déploient une intelligence ironique qui porte la satire à son sommet.

Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. De l’esprit des lois.

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, naît en 1689 au château de La Brède, près de Bordeaux, dans une famille de magistrats. Il devient président du parlement de Bordeaux, charge qu’il hérite de son oncle. À Paris, il fréquente les savants et les écrivains, notamment Fontenelle. Il entreprend ensuite un long voyage en Europe pour observer les institutions et les régimes politiques. Ces expériences successives le conduisent à étudier les lois, les coutumes et les régimes politiques pour comprendre ce qui rend un gouvernement juste, ce qui empêche le pouvoir de devenir arbitraire.

Avec Les Lettres persanes, il critique la société française à travers les yeux de voyageurs étrangers. Dans Les Considérations, il analyse l’histoire romaine pour comprendre les lois qui gouvernent les civilisations. De l’esprit des lois marque l’aboutissement de cette recherche : Montesquieu veut expliquer comment le climat, les coutumes et les institutions influencent la liberté politique.

Le véritable but de la philosophie n’est pas l’objet mais le sujet, pas la libération mais la liberté, pas la connaissance mais la conscience, pas le regard curieux mais le regard lucide. Les lettres persanes

Les livres de Montesquieu demandent de l’attention, mais ils mettent au clair avec précision sur le fonctionnement d’une société. Surtout, ils donnent à la liberté une base qu’il est bon d’avoir en tête : la liberté dépend de la structure et du respect des lois, non des discours.

Voltaire, la littérature comme arme de combat

Voltaire (1694-1778) représente la face la plus combative des Lumières. Écrivain, philosophe et polémiste, il a donné à la raison une voix publique et un rôle social. Ses prises de position contre le fanatisme religieux, l’arbitraire judiciaire et l’intolérance ont fait de lui la référence majeure de l’intellectuel engagé, modèle repris de Zola à Sartre.

 Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière. Que deviennent et que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux, qui s’ouvrent pour la dernière fois, voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas ? Dictionnaire philosophique

François-Marie Arouet, dit Voltaire naît dans une famille bourgeoise parisienne. Il fait ses études auprès des jésuites du collège Louis-le-Grand. Très tôt, il développe un goût affirmé pour les lettres et les débats d’idées. Devenu adulte, il publie des satires contre le pouvoir qui provoquent son emprisonnement à la Bastille, puis son exil en Angleterre. Ce séjour outre-manche le transforme, il découvre la liberté d’expression et d’entreprendre, la tolérance religieuse et l’esprit scientifique de Newton.

On oublie souvent que Voltaire a d’abord écrit des tragédies à succès. Œdipe, Zaïre et La Henriade respectent les codes du classicisme et établissent sa réputation. Mais la postérité retiendra surtout ses lettres, ses essais et ses romans et contes philosophiques. Candide, Zadig, Micromégas, les Lettres philosophiques, et le Traité sur la tolérance et le Dictionnaire philosophique exposent avec rigueur les abus de la guerre, du fanatisme et de l’injustice.

Il en est de la religion comme de l’amour: le commandement n’y peut rien, la contrainte encore moins; rien de plus indépendant que d’aimer et de croire. Traité sur la tolérance

Voltaire est-il trop lisse, trop philosophique ? Sa réputation d’écrivain-penseur le dessert, comme s’il savait mieux persuader qu’émouvoir. Mais lisez une page, et ce sera le feu d’artifice. Son ironie fait mouche et sa clarté virtuose régale l’esprit comme personne. Pour affûter votre plume, imprégnez-vous de ce mélange d’élégance à la française et de sarcasme inoubliable.

Rousseau, le grand préromantique

Gros plan de Rousseau, penseur pré-romantique et grand écrivain de l'intime

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) étonne son siècle. En plein triomphe des Lumières, il attaque l’idée même de progrès. Il affirme que les sciences, les arts et les institutions ont corrompu l’homme, que la société a détruit sa bonté naturelle. Il place la nature, la conscience et la sensibilité au-dessus de la raison. Par cette défense du sentiment et de la sincérité, il ouvre la voie au préromantisme.

Je prouverais que si l’on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité et dans la misère, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux si le peuple cessait d’être misérable. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

Né à Genève dans une famille d’artisans, Rousseau se forme seul à la philosophie, en lisant Descartes, Locke, Malebranche, Leibniz, la Logique de Port-Royal et les penseurs du droit naturel. Il mène une vie instable avant de devenir copiste de musique. En 1749, la lecture d’une question d’académie sur le progrès moral provoque chez lui un choc intellectuel. Il rédige le Discours sur les sciences et les arts et remporte le prix de Dijon. Sa renommée se répand aussitôt, il publie de nombreux textes qui ne laissent jamais indifférents. Finalement, poursuivi pour ses idées, il termine sa vie seul, en exil. 

En reliant la vérité du sentiment à la liberté politique, Rousseau fonde la sensibilité moderne. Avec les Discours, il dénonce la corruption de la société qui défigure l’être humain. La Nouvelle Héloïse explore la passion et la vertu, Émile refonde l’éducation, Du contrat social établit les bases de la démocratie moderne. Dans Les Confessions, il transforme le récit de sa vie en œuvre littéraire, souvent considérée comme la première autobiographie au sens actuel. Acclamé puis traqué, il écrit pour sauver sa vérité.

 Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. Les Confessions

Lire Rousseau, c’est découvrir une voix intime, à la fois lucide et vulnérable. Toute son œuvre cherche à réconcilier l’homme avec lui-même en :

  • retrouvant la pureté de la nature,
  • réhabilitant l’authenticité du cœur,
  • défendant la liberté de l’individu.

Rousseau affirme que penser par soi-même n’a de sens que si cela rend plus humain.

Marivaux, l’analyste du sentiment

Portrait de Marivaux, journaliste, romancier et dramaturge français du 18ème siècle

Marivaux (1688-1763) transforme le théâtre du XVIIIᵉ siècle en plaçant la parole au centre de l’action. Là où Molière cherchait à plaire en exagérant les travers humains et en ridiculisant la société, Marivaux choisit d’étudier les mouvements du coeur avec finesse. 

Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. L’Île des esclaves

Pierre-Augustin Caron, dit Marivaux, grandit à Paris dans une famille aisée. Il commence des études de droit mais fréquente surtout les salons littéraires. En 1720, la banqueroute de Law le ruine. Il écrit alors pour vivre, d’abord des parodies, des comédies pour la troupe italienne de Paris, des journaux. Les auteurs classiques critiquent son écriture en vain : il touche un public fidèle et entre à l’Académie française en 1742. Il poursuit une vie discrète, soutenu par des pensions et des proches.

Ses pièces principales étudient le lien entre langage, statut et sentiment. Le Jeu de l’amour et du hasard, La Double Inconstance et Les Fausses Confidences mettent en scène des stratégies de séduction. L’Île des esclaves et La Colonie remettent en cause les hiérarchies sociales. Ses romans montrent des personnages qui apprennent à se situer dans un monde codé.

Silvia : Taisez-vous, allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n’est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre…

Lisette : Mon cœur est fait comme celui de tout le monde ; de quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne ?

Le jeu de l’amour et du hasard

Marivaux appartient pleinement au XVIIIᵉ siècle, par la rigueur presque analytique avec laquelle il observe les comportements humains. Ses scènes fonctionnent comme des laboratoires d’émotions, où chaque mot est pesé. Au-delà du « marivaudage » cette minutie produit des vérités profondément contemporaines.

Beaumarchais, le dramaturge de la liberté

Beaumarchais (1732 – 1799) est célèbre pour avoir créé Figaro, ce valet habile, lucide et bavard, qui incarne la voix d’un peuple écrasé sous les privilèges des aristocrates. Figaro critique les puissants et déjoue leurs manigances avec brio. Jouées à la veille de la Révolution, les comédies de Beaumarchais donnent au théâtre une portée politique.

Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas : cela seul importe à chacun. Le mariage de Fiagro

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais naît à Paris en 1732 dans une famille d’horlogers. Il apprend le métier auprès de son père et invente à vingt et un ans un mécanisme reconnu par l’Académie des sciences. Engagé par la cour comme professeur de harpe des filles de Louis XV, il découvre les milieux lettrés et commence à écrire pour le théâtre dans les années 1760. Après avoir fait fortune grâce au commerce et à la spéculation, il achète alors une charge de secrétaire du roi, ce qui lui permet de prendre un nom noble. Il accomplit des missions diplomatiques pour Louis XV et soutient activement les insurgés américains, mais finit sa vie seul, ruiné par par une série de procès publics, des accusations politiques et ses investissements ratés dans le commerce et l’armement.

La trilogie de Figaro est jouée dans une France secouée par les injustices qui mèneront à la Révolution.

  • Le Barbier de Séville montre un valet plus malin que son maître.
  • D’abord censuré, Le Mariage de Figaro déclenche un immense succès populaire dès sa création en 1784. Mozart en tirera un opéra célèbre (lisez ma présentation rapide des Noces de Figaro ici).
  • La Mère coupable se déroule pendant la Révolution, dans une société en plein basculement.

La jeunesse : Y a-t-il de la justice ?…
Bartholo : De la justice ! C’est bon entre vous autres misérables, la justice ! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
La jeunesse (éternuant.) : Mais, pardi, quand une chose est vraie…
Bartholo : Quand une chose est vraie ! Si je ne veux pas qu’elle soit vraie, je prétends bien qu’elle ne soit pas vraie. Il n’y aurait qu’à permettre à tous ces faquins-là d’avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l’autorité. Le Barbier de Séville

Vous l’aurez compris, Beaumarchais transforme la comédie en outil de contestation et de projection sociale. Il montre que la parole du peuple peut concurrencer celle des puissants par l’esprit, la logique et la maîtrise du langage. Ses pièces montrent les injustices avec humour et justesse. Ce n’est pas un hasard s’il crée la Société des auteurs, qui reconnaît pour la première fois le droit d’un écrivain sur son œuvre. 

Crébillon fils, le moraliste du plaisir

Portrait de l'écrivain Crébillon fils, une des grandes figures ldu libertinage au XVIIIe siècle

Crébillon fils (1707–1777) est l’un des grands noms de la littérature libertine. Ses romans et dialogues décrivent avec dextérité les stratégies de séduction et les jeux de pouvoir dans la société du XVIIIᵉ siècle.

J’ai vu beaucoup de ces gens stériles, qui ne pensent, ni ne raisonnent jamais, à qui la justesse et les grâces sont interdites, mais qui parlent avec un air de capacité des choses mêmes qu’ils connaissent le moins, joignent la volubilité à l’impudence, et mentent aussi souvent qu’ils racontent, l’emporter sur des gens de beaucoup d’esprit, qui, modestes, naturels et vrais, méprisent également le mensonge et le jargon. Les Égarements du cœur et de l’esprit

Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils, naît à Paris dans une famille d’écrivains. Son père écrit des tragédies classiques, lui préfère décrire la vie mondaine et ses excès. Formé chez les jésuites du collège Louis-le-Grand, il vit de ses livres et de pensions royales. Il connaît des revers financiers, cesse d’écrire en 1771, puis termine sa vie discrètement à Paris, après avoir été brièvement censeur de théâtre.

Il se fait connaître avec Les Égarements du cœur et de l’esprit, roman d’apprentissage sentimental dans un monde dominé par les apparences où les hommes et les femmes ne jouent pas à égalité. Il poursuit ces thèmes dans des dialogues (dont La Nuit et le Moment), des contes (Le Sylphe, Le Sopha qui lui vaut d’être exilé un temps loin de Paris) et des romans par lettres (Les Lettres de la marquise de M).

Que vous êtes heureux, vous autres hommes, de pouvoir sans honte vous livrer à votre penchant; pendant que, soumises à des lois injustes, il faut que nous vainquions la nature, qui nous a mis dans le coeur les mêmes désirs qu’à vous. Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R***

À la veille de la Révolution, Crébillon fils écrit dans un milieu qu’il connaît comme sa bourse, une noblesse oisive, attachée à l’apparence et au plaisir. Là où Laclos fera du libertinage un jeu cynique et Sade un terrain de domination et de violence, les personnages de Crébillon gardent une part fragile de sentiment et de tendresse.

Choderlos de Laclos, le stratège du désir

Portrait de Laclos, auteur du roman épistolaire "Les liaisons dangereuses"

Choderlos de Laclos (1741–1803) est connu pour son unique roman, Les Liaisons dangereuses, sommet du libertinage du XVIIIᵉ siècle. Il y montre comment la séduction devient une manœuvre sociale, construite sur la manipulation et le contrôle du langage. Ce livre fait du désir un instrument de pouvoir et révèle la part la plus froide de la société d’Ancien Régime.

On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelques temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute. Les liaisons dangereuses

Né à Amiens dans une famille récemment anoblie, Laclos entre à l’école d’artillerie de La Fère puis sert comme officier d’artillerie. Il fréquente les salons et entre en franc‑maçonnerie, ce qui lui ouvre des cercles éclairés. Il écrit Les Liaisons dangereuses pendant ses permissions, puis s’engage dans la Révolution aux côtés du duc d’Orléans. Général d’artillerie sous Bonaparte, il meurt à Tarente, emporté par la dysentrie et le paludisme.

Les Liaisons dangereuses est l’un des romans les plus construits du siècle, et un joyau de la littérature occidentale. Il met en scène un duel de manipulation entre deux libertins, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, qui utilisent la séduction comme arme et le langage comme terrain d’affrontement. Le roman se présente comme un échange de lettres, sans narrateur. À côté de ce chef-d’œuvre, Laclos a tenté d’autres formes : un opéra-comique sans succès, des poèmes légers, un essai sur l’éducation des filles qui défend leur émancipation, et des textes politiques écrits pendant la Révolution.

L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Les liaisons dangereuses

Qu’est-ce que la littérature ? C’est lorsqu’une observation datée touche à l’universel. La lucidité sans morale de deux personnages fictifs, Valmont et de Merteuil, dépasse largement le contexte de la fin du 18e siècle pour venir éclairer toutes nos expériences amoureuses : celles où les jeux de pouvoir étranglent à mort les sentiments. L’écriture de Laclos est d’une précision glacée, son souffle nous éblouit par l’énergie qui le propulse entre rage et désir, et je pourrais continuer mon apologie à l’infini, mais vous avez saisi l’idée : lisez les Liaisons dangereuses.

Le marquis de Sade, le philosophe du scandale

Si Sade (1740–1814) a donné son nom au « sadisme », c’est parce que la souffrance d’autrui est l’un de ses ressorts favoris. Il combine ldes extrêmes dans une œuvre qui fut maudite en son temps et totalement oubliée au 19e siècle. Il est réhabilité au XXᵉ par Apollinaire et les surréalistes, mais la censure n’est levée qu’en 1958. Depuis, on salue chez lui un choc littéraire, d’une liberté radicale, et un style implacable.

Mon plus grand chagrin est qu’il n’existe réellement pas de Dieu et de me voir privé, par là, du plaisir de l’insulter plus positivement. L’Histoire de Juliette

Aristocrate éduqué chez les Jésuites, formé à l’école militaire, Donatien Alphonse François de Sade combat dans la guerre de Sept Ans, puis enchaîne, une fois démobilisé, crimes sexuels et profanations. Il est emprisonné sous les six régimes qu’il a traversés (monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, Convention nationale, Directoire, Consulat, Empire). C’est en détention qu’il commence à écrire. Libéré sous la Révolution, il soutient un temps la section de Robespierre, mais son radicalisme antireligieux choque ce dernier : il est arrêté, ruiné, et cherche alors à vivre de ses livres. Il publie anonymement ses romans pornographiques majeurs. Soupçonné d’en être l’auteur finit sa vie interné à Charenton.

Il assume de publier Aline et Valcour et Les Crimes de l’amour sous son nom. Mais, comme dit plus haut, ses textes les plus connus, Justine ou les malheurs de la vertu, l’Histoire de Juliette ou la Prospérité du vice et La Philosophie dans le boudoir, paraissent sans nom d’auteur. Quant aux Cent Vingt Journées de Sodome, qu’il croyait détruit en 1789, ils ne paraissent en 1904. L’État français achète le manuscrit en 2021.

Quelqu’un devait s’y coller : Sade pousse les idées des Lumières jusqu’au point de rupture. Si la nature est loi, alors rien ne doit être interdit. En quête d’érotisme ou de pornographie ? Vous y trouverez aussi du viol, de la torture, des incestes et de l’humiliation, le tout décrits avec un génie impassible. Sade construit ses livres comme des machines de guerre : contre la bien-pensance, l’hypocrisie et la religion, mais aussi contre toute valeur humaine qui entraverait le plaisir.

Si vous avez envie d’étudier le XVIIIᵉ siècle littéraire de manière plus complète, je vous recommande le livre en ligne de Béatrice Didier. C’est une synthèse exigeante mais lisible, qui replace les œuvres dans leur contexte historique, politique et esthétique. Et bonne nouvelle : il est accessible et gratuit.

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Autres auteurs français du 18e siècle

Portrait de Bernardin de Saint-Pierre, auteur préromantique du XVIIIe siècle

Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), la nature réconciliée

Ingénieur formé aux sciences, proche de Rousseau, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) est connu pour Paul et Virginie, roman sentimental situé à l’île Maurice. Il y oppose nature et esclavage, et défend l’égalité entre tous les êtres humains. Dans son conte Empsaël et Zoraïde, ce sont les Européens qui sont réduits en esclavage par des Africains. Jamais jouée, cette pièce ne sera publiée qu’en 1904. Il croit à une harmonie du monde perceptible dans la nature. Sans démonstration, il transmet une idée politique. Cette lecture garde sa force par sa clarté, sa cohérence et son refus de la brutalité

Poète du poète André Chénier

André Chénier, le poète de la Révolution (1762–1794) 

Poète né à Constantinople, humaniste attaché à l’Antiquité, Chénier soutient la Révolution de 1789 mais s’oppose à la Terreur. Il écrit des poèmes personnels (La Jeune captive), politiques (Les Iambes), ou inspirés de la Grèce ancienne. Il applique les formes antiques à des sujets modernes, pour traiter de sujets contemporains, privés ou politiques. Sa langue est mesurée, descriptive et sensible, en rupture avec la poésie de cour. Un joli pont entre l’esthétique des Lumières et le lyrisme romantique. Il meurt guillotiné à 31 ans.

Gravure représentant Restif de la Bretonne, auteur français du 18ème siècle

Restif de la Bretonne : le chroniqueur du peuple (1734-1806) 

Paysan devenu typographe à Paris, Nicolas Edme Restif vit de la vente de ses livres. Et il en écrira beaucoup : 194 volumes auto-édités. Il décrit les conditions de travail, les relations de pouvoir, la sexualité et la vie nocturne des classes populaires. Il propose de moraliser la société tout en chargeant ses récits de son obsession pour les pieds féminins et d’autres pratiques qui tomberaientnt aujourd’hui sous le coup de la loi. Le tout dans un style assez uniforme. Ses livres majeurs sont Le Paysan perverti, Les Nuits de Paris et Monsieur Nicolas. Pourquoi en parler ? Parce qu’il a documenté abondamment, sans filtre et avec succès la vie ordinaire au XVIIIᵉ siècle.

Le 18ème siècle fait basculer la littéraire de l’ordre à la lumière [1]

[1] Ça, c’est de la formule 😜

Vous vous en doutiez bien : la Révolution française n’a pas surgi sans préparation. Pendant tout le XVIIIᵉ siècle, des écrivains ont attaqué l’absolutisme, contesté l’autorité religieuse et dénoncé les inégalités.

Mais ce combat ne s’est pas limité aux textes d’idées, traités ou pamphlets. La fiction, le théâtre, la poésie ou le libertinage ont joué un rôle tout aussi décisif.

Trois idées reviennent avec force :

▪️ La liberté, politique, intellectuelle, sexuelle ; affirmée dans les discours comme dans les formes.

▪️ La nature, objet de science, modèle moral, refuge intime, parfois principe supérieur.

▪️ Le plaisir, revendiqué comme force critique, comme expérience sensible, et comme valeur en soi.

Le XVIIIᵉ siècle prouve que la liberté commence par des mots. Parce que le livre sort des cercles aristocratiques pour s’adresser à un public plus large. Il prend une place publique nouvelle, au cœur des débats et des conflits. Ces auteurs prouvent qu’une idée claire peut faire trembler un pouvoir.

Pour situer ces textes dans la durée, je vous propose un guide gratuit sur l’histoire de France : 24 fiches claires, de la Gaule à nos jours. Je me suis créé cet outil pour replacer n’importe quel auteur français dans son contexte et j’ai décidé de vous en faire profiter.

👉 Histoire de France, de la Gaule pré-romaine à nos jours

Et puisque j’y suis :

Est-ce que cet article vous a permis d’y voir plus clair sur la littérature du XVIIIᵉ siècle ? Je suis toujours ravie de lire vos remarques et suggestions en commentaire.

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8 réflexions sur “Littérature du 18ème siècle : les grands auteurs et leurs idées”

  1. Attention : je vais dire une banalité ! On est frappé à la lecture de ton article par l’intemporalité et l’universalité de la pensée de ces auteurs qui n’ont qu’un seul défaut : ils ne vivent pas à l’époque actuelle ! J’aurais tant aimé les voir et les entendre en vrai (j’imagine Rochebin interviewer Voltaire… Wouah !

    1. Je suis en phase avec ton commentaire, d’autant que les Lumières font l’objet depuis quelques années d’une entreprise de démolition, cf le mouvement du Dark Enlightenment qui semble parvenir à ses fins. Mais regardons la face lumineuse : OUI les auteurs des Lumières sont universels et intemporels !

    1. Crébillon fils, c’est le petit chapitre en troisième année de fac de lettres qui accroche pour la vie, ou qui ne laisse aucune trace 😉

  2. Salut, ton article sur la littérature du 18ᵉ siècle est vraiment riche. J’ai été particulièrement marqué par cette phrase : « Le siècle des Lumières … valorise la raison, la liberté et le progrès. » Elle est forte parce qu’elle restitue en un souffle l’esprit du temps : un élan vers l’émancipation, la critique des pouvoirs et l’aspiration à la clarté.
    Tu réussis à rendre vivante cette époque — bravo pour ce travail clair, documenté et inspirant 🙂

  3. Merci Éva ! 🙏 Cet article offre une belle plongée dans la littérature du XVIIIᵉ siècle, une période si riche : les idées de liberté, les courants littéraires, la naissance du roman moderne… Tout apparaît avec clarté et nuance.
    J’ai particulièrement apprécié la façon dont tu mets en lumière comment les grands auteurs ont contribué à changer notre rapport à la pensée, au plaisir et à la sensibilité.
    Bravo pour ce panorama inspirant ! 🙂

  4. Certaldo

    Nourrir les cerveaux plutôt que les algos !

    Le caractère universel et indémodable de ces auteurs apparaît notamment avec la citation de Montesquieu contre l’abus de pouvoir, en parallèle avec le paradoxe de la tolérance de Karl Poppers (1945) : « Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux. »

  5. Que j’aime cette période ! Le siècle des lumières. Parcourir ton article me replonge dans des souvenirs délicieux et me donnent envie de rouvrir quelques classiques.
    Merci pour ces rafraîchissements qui réveillent la mémoire. Indispensable pour en pas oublier ce que l’on sait déjà 😉

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