On croit comprendre le monde en suivant l’actualité : grave erreur

Une pile de journaux s'entassent - pour essayer de suivre l'actualité

Lire l’actualité donne le sentiment de comprendre le monde. On apprend que Trump menace le Groenland au Forum de Davos, que la France connaît plus de décès que de naissances pour la première fois depuis 1945, qu’un cessez-le-feu fragile s’installe à Gaza. On suit ces événements au jour le jour. Cette impression est trompeuse. L’actualité informe sur ce qui arrive. Elle ne permet pas de comprendre pourquoi cela arrive ni selon quelles logiques durables. Pire, elle empêche souvent de construire une vision cohérente du monde.

Quelle différence entre suivre l’actualité et comprendre le monde ? L’actualité fournit des événements, la compréhension du monde exige des structures. Tant que cette distinction n’est pas faite, l’accumulation d’informations produit une illusion de savoir, pas une compréhension réelle.

Pourquoi l’actualité empêche de comprendre

L’actualité fonctionne selon un régime de flux continu. Chaque jour apporte de nouveaux faits présentés comme urgents. Chaque urgence efface la précédente.

Par exemple, le flux d’actualité sur Trump et la Chine est complètement chaotique : conciliant puis agressif, protectionniste puis accommodant. Garder le nez collé sur cette succession d’événements sans prendre du champ empêche totalement de comprendre.

Ce mode de fonctionnement provoque une surcharge informationnelle qui dépasse les capacités normales de traitement. Chaque nouvelle information efface la précédente avant qu’on ait pu la relier aux autres. Le cerveau accumule des fragments sans pouvoir construire une vue d’ensemble.

Cette saturation déclenche des biais bien identifiés

Une femme se tient les tempes, anxieuse et victime des biais à l'oeuvre dans les actus

Vous avez peut-être déjà entendu parler de biais cognitifs. Ce sont les réflexes mentaux qui déforment notre façon de voir, malgré nous.

Premier biais : le biais de disponibilité. On surestime les sujets qui ouvrent le JT et font la une des journaux. C’est en première page ou en tête d’émission ? Alors on se dit que c’est important. Inversement, ce qui n’est pas martelé nous semble sans importance.

Un exemple : avez-vous retenu que sept pays produisent aujourd’hui 100% de leur électricité grâce aux énergies renouvelables ? C’est une news absolument capitale qui repousse les frontières du possible en termes de lutte pour le climat. Pourtant, elle est inaudible. Parce qu’il ne crée ni peur ni scandale, ce scoop en puissance n’a jamais fait la une. 

Le deuxième biais est le fameux biais de négativité qui nous pousse à retenir surtout les mauvaises nouvelles [1]. Les événements anxiogènes, les conflits, l’exceptionnel captent notre attention bien plus que le reste. Des travaux récents sur le Scary World Syndrome montrent que cette exposition répétée modifie durablement notre perception : le monde nous semble plus dangereux et plus chaotique qu’il ne l’est réellement. Pire encore, même une information équilibrée finit par nous sembler biaisée selon nos convictions (ce qu’on appelle l’hostile media effect). Résultat : chacun voit un monde différent à partir du même flux d’actualité. C’est la fragmentation du sens.

Pour creuser cette idée, lire ma chronique sur le lire La Civilisation du poisson rouge de Bruno Patino.

Et pour en savoir plus sur les biais cognitifs, visitez le blog de référence sur le sujet : Les biais dans le plat.

[1] Notre cerveau serait programmé pour surestimer les informations négatives. Un réflexe hérité de notre évolution qui nous aidait à détecter les dangers. Les médias exploitent ce biais pour capter notre attention, créant un cercle vicieux. Un article pour approfondir : Bad is stronger than good. Review of General Psychology

Comprendre le monde : ce que cela signifie

Comprendre le monde ne veut pas dire tout savoir ni suivre toutes les crises. Comprendre le monde signifie disposer de cadres explicatifs stables permettant d’interpréter des situations nouvelles sans repartir de zéro à chaque événement. Une compréhension du monde repose sur trois éléments : des objets stables, des temporalités longues et des outils intellectuels adaptés.

Un exemple courant qui vous parlera certainement : jusqu’à vingt-cinq ans environ, je ne comprenais rien aux coups d’État en Afrique. Mais la lumière s’est faite du jour où j’ai découvert mon premier objet stable : le néocolonialisme.

J’ai compris que la France, mais aussi les États-Unis, la Grande-Bretagne ou encore la Belgique maintenaient leur emprise sur leurs anciennes colonies par des accords militaires, économiques ou financiers, et qu’on accusait ces anciennes métropoles d’attiser les conflits pour permettre à leurs multinationales de prospérer sur les ressources locales.

Grâce à ce cadre, je comprends toujours l’actualité africaine 25 ans plus tard. Quand la France est expulsée du Mali, du Burkina Faso et du Niger et remplacée par les mercenaires Wagner, je comprends que le mécanisme néocolonial continue avec un nouvel acteur. Quand la Chine investit massivement en Afrique, je vois que la Chinafrique remplace la Françafrique selon la même logique de dépendance.

La logique est toujours la même : sans objets stables, l’information est dispersée. Sans temporalités longues, les phénomènes restent illisibles. Et sans outils intellectuels (on va y venir), les faits restent muets.

Les cadres indispensables pour vraiment suivre l’actualité

Quels pays dominent le monde aujourd’hui ? Comment se répartit le pouvoir ? Quelles sont les alliances ? Qui possède les ressources ? C’est ce qu’on appelle les relations internationales, et c’est ce qui aide à décrypter la plupart des tensions internationales.

Attention : ce que je vais expliquer maintenant est volontairement simplifié. C’est le minimum à connaître pour comprendre le journal.

Pour schématiser radicalement, quatre grandes puissances dominent  le monde : les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.

La Chine écrase tous les autres économiquement : elle produit 28% de tout ce qui se fabrique dans le monde, soit presque deux fois plus que les États-Unis. Elle prête massivement aux pays en développement pour construire routes, ports et infrastructures, créant ainsi des dépendances à long terme. En 25 ans, sa part dans le PIB mondial est passée de 8% à 25%. Cette domination est structurellement insurmontable à court et moyen terme.

Les États-Unis exercent une puissance militaire sans rivale avec leurs bases partout dans le monde et l’OTAN. Ils imposent aussi leur culture avec leurs films et leurs séries (ce qu’on appelle le soft-power), et dominent la technologie avec les GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

La Russie contrôle les ressources énergétiques dont dépend une grande partie de l’Europe et de l’Asie. Elle influence aussi politiquement via ses interventions militaires et ses mercenaires.

L’Union européenne pèse par son marché de 450 millions de consommateurs et ses normes qui s’imposent aux entreprises mondiales. Mais elle reste divisée politiquement.

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) représentent 40% du PIB mondial et contestent la domination occidentale en créant leurs propres institutions financières et commerciales.

Pour aller plus loin, je vous recommande vivement

  1. la présentation du livre Comprendre le monde par son auteur Pascal Boniface
  2. la petite vidéo de Juristudes sur les relations internationales

Les outils intellectuels qui rendent le monde intelligible

Une paire de lunettes posée sur un livre ouvert, devant une pile de livres : les meilleurs outils intellectuels

Quelques disciplines transforment radicalement la façon de voir le monde.

L’histoire vous libère de ce qu’on appelle le présentisme : croire que le monde a toujours été tel qu’il est aujourd’hui. Grâce à l’histoire, vous comprenez que les sociétés fonctionnaient différemment, que les gens pensaient différemment. Du coup, vous cessez de juger le passé avec les critères d’aujourd’hui et vous comprenez mieux pourquoi les choses ont évolué comme elles l’ont fait.

👉 Vous pouvez commencer par cet article : les grandes périodes de l’Histoire

L’économie vous donne un pouvoir immense : suivre les débats politiques sans être largué. Pour vous donner un exemple, pendant des années, les pages économiques étaient du japonais pour moi. Et puis j’ai lu quelques livres sur la macroéconomie, et soudain je comprenais non seulement les pages éco mais aussi les débats, les discours, les analyses.

👉 Pour en savoir plus : L’économie est-elle une science ?

La sociologie aide à voir ce qui est invisible au premier regard. Ce que les journaux font passer pour des choix individuels vient parfois de mécanismes collectifs : le milieu où on grandit, le niveau d’études, les opportunités qu’on a eues, les normes de son entourage. La sociologie regarde les données avant de juger. Elle montre que beaucoup de comportements qu’on croit libres sont en fait contraints par des réalités sociales qu’on ne voit pas spontanément. Alors on cesse de chercher des coupables individuels et on commence à voir les logiques collectives : à comprendre la société.

👉 Vous pouvez lire mon article : Sociologues connus : résumé des idées majeures

Comment se construire une compréhension du monde, concrètement ?

Eva lit sur son téléphone

Pour ma part, les livres ont littéralement donné les clés de la géopolitique Pendant longtemps, j’ai confondu suivre l’actualité et comprendre le monde. Le déclic est venu le jour où j’ai pensé : pourquoi ne pas faire comme l’école ? Me constituer une bibliographie sur les sujets qui me manquent, et la lire sérieusement. Sur l’anthropologie, l’histoire des religions, la démographie mondiale, les révolutions technologiques…. 

J’en parle un peu dans cet article : La peur d’être bête : comment je l’ai apprivoisée

C’est simple : les livres donnent accès à ce que l’actualité ne peut jamais produire : des grilles de lecture en acier, du recul historique et de la profondeur dans l’analyse. Un livre sur l’histoire du Moyen-Orient éclaire des décennies de conflits. Un livre de macroéconomie permet de comprendre les débats pendant des années.

Vous avez tout intérêt à compléter avec des films historiques, biographiques ou culturels, des documentaires, des podcasts de fond. Sur YouTube, des chaînes comme Le Dessous des Cartes (Arte), Géopolitis, Data Gueule ou Heu?reka vulgarisent brillamment les enjeux internationaux, économiques et historiques. Arte propose aussi d’excellentes émissions comme Le Dessous des Cartes et des documentaires approfondis. Ces formats offrent d’autres portes d’entrée vers la compréhension du monde.

Et l’actualité ? Ne pas l’abandonner, bien sûr ! Mais nous pouvez la structurer, en vous fixant une routine qui vous convient. Choisissez des médias sérieux et limitez le temps que vous y passez. Je vous propose une méthode complète dans mon article : Comment s’informer sans être submergé : 8 méthodes concrètes

Pour conclure : trop d’informations tuent la compréhension

Que retenir de tout ça ? Même si j’ai volontairement forcé le trait, vous avez compris l’idée : suivre l’actualité ne suffit pas pour comprendre le monde. Il faut d’abord prendre le temps de vous construire un socle personnel. Ce socle, ce sont les rapports de force entre nations, l’histoire avec un H, indispensable pour éclairer le présent et, enfin, les mécanismes économiques et sociaux qui gouvernent nos vies. Pour accéder à cette vision personnelle du monde, les livres restent le meilleur moyen.

Dans Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner le démontre : quand nous accumulons les informations, nous ne comprenons pas mieux le monde. Au contraire, chacun trouve sa propre version des faits et nous ne partageons plus les mêmes références.

Hans Rosling fait le même constat dans Factfulness : les médias nous donnent une vision déformée et négative du monde alors que les données objectives montrent des améliorations massives ( la mortalité infantile a baissé partout, 91% de l’humanité vit désormais dans des pays à revenu moyen ou élevé, 98% des jeunes filles terminent l’école primaire.)

Cela ne signifie pas que tout va bien ni que l’injustice et la domination ont reculé. Mais ignorer globalement ces tendances nous a peut-être empêché d’anticiper les menaces qui pèsent sur les progrès récents que nous n’avons pas voulu voir.

Vous vous demandez comment vous construire cette fameuse vision d’ensemble ? Un peu de patience, je vous prépare un article sur le sujet.

Cet article vous a aidé ? Dites-moi en commentaire quelle partie vous a le plus parlé. Et si vous connaissez quelqu’un qui se sent perdu face à l’actualité, partagez-lui cet article.

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4 réflexions sur “On croit comprendre le monde en suivant l’actualité : grave erreur”

  1. Merci Éva pour cet article très pertinent, qui montre bien que suivre l’actualité ne permet pas vraiment de comprendre le monde, mais seulement d’en avoir une perspective limitée et souvent orientée.
    De mon côté, je choisis soigneusement les informations que je consomme, car j’essaie de comprendre le monde au-delà d’une lecture uniquement matérialiste. J’ai la conviction que nous sommes venus sur Terre pour jouer un rôle, que nous avons endossé un personnage avec un ego auquel il ne faut pas trop s’attacher, et que ce que nous appelons « la réalité » n’est peut-être qu’un niveau parmi d’autres.
    Je m’informe de ce qui se passe dans le monde, mais avec un esprit critique et une grille de lecture aussi spirituelle. En tant que Coach Transpersonnelle spécialisée dans l’accompagnement des hypersensibles, j’invite souvent à prendre de la distance, à sortir du personnage et à ne pas se perdre dans l’illusion du monde ni dans la peur entretenue par certains récits.
    Il me semble essentiel d’observer l’actualité avec discernement, de comprendre les mécanismes de manipulation par la peur, et de faire la part des choses pour rester libre intérieurement.

  2. Actuellement, certaines chaines dites d’information, passent en boucle les mêmes sujets. Un bon moyen de rendre finalement anxiogène ce qui est transmis et qui formate les gens. La peur permet aussi d’avoir du pouvoir sur les gens. Il est donc essentiel déjà d’avoir plusieurs sources d’informations et comme tu le dis de comprendre le processus et pas que le résultat final. Merci pour cet article très éclairant

  3. Ton article est tellement riche !
    C’est une pépite, surtout à l’ère simplifiée (et faussée ?) de l’IA.
    J’aurais une question : suis-tu une méthodologie claire pour « lire le monde » (avec un jeu de mots).

  4. Ce qui m’a interpellée :  » L’actualité fournit des événements, la compréhension du monde exige des structures.  »

    Je déteste être manipulée par les journaux télévisés .C’est pourquoi je choisis mes sources d’infos en les croisant pour avoir quelque chose de cohérent.Ce qui n’empêche pas d’être aussi influencé. Et je vois que nous avons beaucoup de sources communes.
    En infos j’aime bien les analyses de Natacha Polony ,les vidéos de l’esprit critique et celles de vivremoinscon et pour l’économie j’ai mon fils 😉
    Merci pour nous élever dans les connaissances

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