Peut-on être cultivé si on ne s’intéresse qu’à peu de sujets ?
Vous connaissez un ou deux sujets à fond, au point de pouvoir en parler pendant des heures, mais dès que la conversation part ailleurs, vous n’avez plus grand-chose à dire. Vous vous demandez peut-être alors si vous êtes vraiment cultivé·e. Une personne de la communauté YouTube m’a posé cette question et je lui ai répondu dans ma dernière vidéo. J’espère que vous trouverez dans cette transcription de quoi enrichir vos connaissances sans vous disperser ni vous décourager.
La passion et la culture générale sont deux choses différentes
Prenons quelqu’un de passionné par la plongée. Il connaît tout le matériel, les techniques de palier, les plus beaux spots du monde, les espèces qu’on croise sous l’eau. Cette personne est passionnée, et sa passion est admirable. Mais est-elle cultivée ? Pas forcément, parce que la culture générale et la passion ne sont pas la même chose.
La passion, c’est connaître beaucoup sur un sujet. La culture générale, c’est connaître un peu sur beaucoup de sujets. On peut être passionné sans être cultivé, et l’inverse est vrai aussi.
Le même raisonnement vaut pour celui qui ne jure que par le développement personnel, ou par les sciences dures, ou par le cinéma. On peut même avoir deux ou trois sujets de prédilection et manquer quand même de culture générale, tant que ces sujets restent enfermés dans leur couloir, sans communiquer avec le reste. Ce n’est pas le nombre de passions qui fait la culture, c’est leur ouverture sur d’autres domaines.
Le sociologue Philippe Coulangeon a d’ailleurs montré que la personne cultivée d’aujourd’hui s’intéresse à tout, aussi bien à l’opéra qu’aux séries télé, sans mépriser ce qui est populaire.
Geek, nerd et cultivé ont le même moteur : le désir de comprendre
Il y a deux mots pour les grandes passions : le geek et le nerd. Le geek connaît tout sur son domaine, les jeux vidéo, une série, une technologie. Le nerd creuse un savoir pointu jusqu’au bout. Ce sont deux statuts admirables, parce qu’ils reposent sur un vrai plaisir et un vrai engagement. Je ne les oppose pas à la culture, je les distingue d’elle.
La vraie différence se voit dans la conversation. Celui qui garde son savoir enfermé dans son couloir ne peut parler à fond qu’avec ses semblables. Le cultivé, lui, laisse son désir de comprendre s’ouvrir sur d’autres domaines, donc il peut entrer dans presque toutes les conversations. Les deux ont pourtant le même moteur, le désir de comprendre. La seule différence, c’est que l’un le garde fermé sur sa passion, et l’autre le laisse aller vers le reste.
Une passion unique est le germe de plusieurs disciplines
Voici la bonne nouvelle pour la personne qui a posé la question. Avoir peu de sujets de prédilection n’enferme pas, à condition de s’en servir comme point de départ. Une passion peut ouvrir la porte à des dizaines d’autres sujets.
Reprenons la plongée. Je m’intéresse aux poissons que je croise sous l’eau, et me voilà dans la biologie marine, dans la façon dont la vie s’organise dans les océans. Je me demande pourquoi je ne peux pas descendre trop vite ni remonter trop vite, et j’entre dans la physique de la pression, dans ce qui arrive au corps humain en profondeur.
Je m’intéresse aux premiers hommes qui ont exploré les fonds, et je découvre l’histoire des grandes expéditions, de Cousteau aux sous-marins modernes. Je vois des coraux qui blanchissent, et je tombe sur l’écologie, sur le réchauffement des mers. Une seule passion, et déjà la biologie, la physique, l’histoire et l’écologie.
Toute passion peut servir de point de départ à la culture générale
Le mécanisme marche avec n’importe quelle passion. La cuisine mène à la géographie quand on se demande d’où vient la vanille, au commerce colonial quand on apprend comment les épices ont déclenché des guerres et financé des empires, à la chimie quand on comprend la réaction de Maillard, qui explique pourquoi une viande grillée sent si bon.
La musique mène à l’histoire quand une chanson comme Imagine de John Lennon raconte son époque, à la physique du son, à la sociologie des publics.
Le sport mène à la politique quand on étudie les Jeux olympiques de Berlin en 1936 et la façon dont Hitler voulait s’en servir, à la médecine quand on s’intéresse au cœur d’un marathonien, à l’économie quand on suit l’argent du football moderne.
La passion n’est donc pas l’ennemie de la culture générale. Elle en est souvent le point de départ, à condition de tirer le fil au lieu de rester sur place.
Le désir de comprendre se transmet dans la famille
Reste une question gênante. Si devenir cultivé tient au désir de comprendre, pourquoi certains l’ont et d’autres pas ? La réponse n’est pas que les uns sont plus intelligents que les autres. Elle est en grande partie sociale.
Certains ont gardé leur curiosité d’enfant intacte, parce qu’on l’a encouragée. Dans leur famille, on répondait à leurs questions, on les emmenait au musée, il y avait des livres à la maison, on discutait à table de sujets variés.
C’est ce qu’a montré le sociologue Pierre Bourdieu avec ce qu’il appelle le capital culturel, dans son livre La Distinction publié en 1979 : la culture se transmet dans la famille comme un héritage, au même titre que l’argent.
L’enfant à qui on a donné le goût de comprendre part avec une avance que l’autre n’a pas reçue. Donc tout le monde ne commence pas la course au même endroit, et c’est important de le dire, parce que ça enlève la culpabilité à celui qui se sent en retard.
Albert Camus doit son goût d’apprendre à son instituteur
Mais l’origine sociale ne condamne personne. Albert Camus est né en 1913 dans un quartier pauvre d’Alger. Son père est mort à la guerre quand il avait moins d’un an, et c’est sa mère, femme de ménage illettrée, qui l’a élevé. Il n’y avait pas un livre à la maison.
C’est son instituteur, Louis Germain, qui a repéré l’enfant, lui a donné des cours en plus et l’a inscrit pour une bourse, ce qui lui a ouvert le lycée. Sans ce maître, Camus serait parti travailler à la fin de l’école primaire, comme presque tous les enfants de son milieu.
Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1957, et la première personne qu’il a remerciée, après sa mère, a été cet instituteur. Le goût d’apprendre ne lui venait pas de sa famille, quelqu’un le lui a transmis.
Une décision personnelle ou un métier peut réveiller le goût d’apprendre
Ce goût peut donc se réveiller, par deux chemins. Le premier, c’est la décision personnelle : choisir, adulte, de rallumer cette curiosité d’enfant que la vie a éteinte sous les obligations et la fatigue, jusqu’à pouvoir dire à nouveau « tout m’intéresse ».
Le second, c’est le métier. Certains métiers obligent à développer une grosse culture générale, parce qu’ils demandent de parler avec tout le monde. Une femme ou un homme politique doit pouvoir discuter d’agriculture le matin et de numérique l’après-midi. Un commercial doit trouver un terrain d’entente avec n’importe quel client. Un chef d’entreprise doit comprendre un peu de droit, de finance, de psychologie, de technique.
Le travail force alors le désir là où le milieu ne l’avait pas donné. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup de concours, de Sciences Po aux grandes écoles de commerce, comportent une épreuve de culture générale : on sait que ces métiers en auront besoin.
Retrouver ce qu’on aime et découvrir du nouveau sont deux plaisirs distincts
Il faut maintenant distinguer deux plaisirs qu’on confond souvent. Il y a le plaisir de consommer ce qu’on aime déjà : réécouter son album préféré, revoir la trilogie du Seigneur des anneaux pour la dixième fois, relire un auteur connu. Ce plaisir est réel et précieux, mais il tourne en rond, il reste dans le déjà-connu.
Et il y a un autre plaisir, celui d’élargir son domaine de culture, d’aller vers ce qu’on ne connaissait pas encore. C’est le plaisir de la première fois, quand on comprend enfin quelque chose qui nous échappait. Les Grecs avaient un mot pour ça, ils parlaient de l’étonnement, ce que Platon et Aristote plaçaient à l’origine de toute philosophie : on se met à penser quand on s’étonne, quand on se demande « mais pourquoi ? ». Ce plaisir-là ne tourne pas en rond, il avance.
La curiosité rend le monde passionnant
Le cultivé est celui qui a pris goût à ce second plaisir. Il n’a pas abandonné le premier, il aime toujours ses passions, mais il y a ajouté le goût de découvrir.
Et ce goût-là change la vie quotidienne, parce qu’il rend curieux de tout : un documentaire, un article, une conversation, un voyage deviennent autant d’occasions d’apprendre. Le monde devient plus intéressant, non pas parce qu’il a changé, mais parce qu’on le regarde autrement.
Deux ou trois passions donnent deux ou trois portes d’entrée vers la culture
Alors je reviens à la question du départ. Non, être cultivé ne se mesure pas au nombre de sujets qu’on connaît déjà. Ça se reconnaît au désir de comprendre toujours plus et de découvrir de nouveaux domaines.
Si vous n’avez que deux ou trois passions, vous n’êtes pas en retard : vous avez deux ou trois portes d’entrée. Partez de ce que vous aimez et regardez tout ce qui s’y rattache, tirez le fil. Vous verrez qu’un seul sujet, creusé avec curiosité, vous emmène beaucoup plus loin que vous ne croyez.



On a parfois tendance à croire qu’il faut s’intéresser à tout pour être cultivé, alors qu’une passion peut justement être le point de départ de nombreuses découvertes. L’essentiel, c’est de rester curieux et de ne pas avoir peur d’explorer ce qu’on ne connaît pas!