« C’est super », « on est mal », ça va le faire », « pas de souci »… Pour être efficaces et sous la pression des normes de langage de notre époque, nous finissons par répéter les mêmes formules. Elles sont pratiques, elles font le job, mai, à force, notre vocabulaire s’appauvrit et nous désapprenons les subtilités de la langue française.
Pourtant, notre vocabulaire mérite mieux : des expressions plus précises, plus imagées, plus originales. Si vous lisez cet article, c’est que vous pensez, comme moi, que votre conversation mérite plus de relief. Et si on allait chercher quelques alternatives dans les trésors de la langue française ?
1) Être droit dans ses bottes
Être droit dans ses bottes, c’est rester ferme sur ses positions, ne pas se laisser déstabiliser par les critiques et, selon le contexte, avoir la conscience tranquille.
La nuance mérite d’être relevée : en Belgique, l’expression conserve notamment ce dernier sens. On peut donc démissionner tout en affirmant être parfaitement droit dans ses bottes. La droiture n’empêche pas toujours de prendre la porte !
L’origine serait à chercher du côté des chevaux et de leurs cavaliers. On trouve dès 1901 la formulation « campé droit dans ses bottes », qui ferait référence aux cochers et aux postillons de l’époque. Leurs bottes, particulièrement rigides et renforcées de cuir épais, étaient si solides qu’elles pouvaient presque tenir debout toutes seules, même lorsqu’elles étaient vides.
L’expression est ensuite reprise dans le vocabulaire militaire, au cours de la première moitié du XXe siècle, pour évoquer la rigueur et l’honnêteté. Elle entre dans le langage politique à partir des années 1970. Mais c’est Alain Juppé qui la popularise véritablement en 1995. Mis en cause dans une affaire de loyer sous-évalué, le Premier ministre déclare alors : « Je reste droit dans mes bottes et je ferai mon travail. »
2) Être sur la sellette
La sellette est un petit tabouret de bois dépourvu de dossier. Avant la Révolution française, l’accusé devait s’y asseoir pendant son procès, face aux juges. Être sur la sellette signifiait donc littéralement être placé devant ses juges.
Dès le XIVe siècle, l’expression prend le sens d’être soumis à un interrogatoire. Puis, à la fin du XVIe siècle, son usage s’élargit : il n’est plus nécessaire de comparaître devant un tribunal pour être sur la sellette. Le regard des autres suffit.
3) Tirer les marrons du feu
Il y a des gens qui prennent les risques et d’autres qui récoltent les bénéfices. La situation n’a rien de nouveau, comme le montre cette expression, qui circule depuis le XVIe siècle.
À l’origine, la formule disait : « faire comme le singe, tirer les marrons du feu avec la patte du chat ». Jean-Antoine de Baïf l’écrit déjà en 1575. Jean de La Fontaine la reprend en 1679 dans Le Singe et le Chat.
Un singe aperçoit des marrons en train de griller dans un feu. Plutôt que de se brûler les pattes, il convainc le chat de les retirer pour lui. Le pauvre animal se brûle donc les doigts, pendant que le singe se régale tranquillement des marrons.
Tirer les marrons du feu, c’est donc prendre des risques ou faire des efforts dont quelqu’un d’autre récoltera finalement les bénéfices. L’expression peut bien entendu désigner celui qui profite du travail d’autrui. L’Académie française en donne une définition très explicite : « Servir aux desseins d’un autre, travailler pour un autre, avec fatigue et danger pour soi-même et sans aucun profit. »
4) Tirer des plans sur la comète
L’expression désigne le fait d’échafauder des projets qui ont peu de chances de se réaliser. On peut avoir de l’imagination, de l’ambition à revendre et des perspectives absolument formidables. Encore faut-il que tout cela repose sur quelque chose d’un tant soit peu concret.
Elle apparaît à la fin du XIXe siècle. On l’associe parfois à la grande comète de 1882, mais la plus ancienne trace écrite recensée sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, remonte à mars 1874.
Au XIXe siècle, les grandes comètes fascinent autant qu’elles inquiètent. Leur trajectoire est difficile à prévoir et leur passage suscite de nombreuses spéculations. Tracer des plans sur une comète revenait donc à bâtir des projets sur quelque chose d’incertain, voire d’imprévisible.
5) Faire un four
Au théâtre, au cinéma ou à la télévision, il y a les succès et puis il y a les fours. Faire un four, c’est essuyer un échec complet. Une pièce ne trouve pas son public, un film ne fait pas d’entrées, une émission ne rencontre pas son audience : le résultat est le même.
L’expression apparaît au milieu du XVIIe siècle, d’abord sous la forme « faire four ». Son origine, en revanche, fait l’objet de plusieurs explications. La première nous ramène au théâtre : lorsqu’une représentation attirait si peu de spectateurs que le directeur décidait de l’annuler, on éteignait les chandelles. La salle se retrouvait alors plongée dans l’obscurité, noire comme un four.
Une autre hypothèse est avancée par le spécialiste de l’argot Gaston Esnault, puis reprise par le lexicographe Alain Rey. Au XVIe siècle, dans l’argot des voleurs, le verbe « éclairer » signifie payer. Une pièce qui ne rapporte rien n’est donc pas éclairée : elle reste noire comme un four.
Le Robert retient aujourd’hui cette expression pour désigner un échec complet, notamment au sujet d’une pièce de théâtre ou d’une émission de télévision qui ne rencontre pas son public.
6) Être au 36e dessous
Le troisième dessous, au théâtre, c’était déjà une belle descente aux enfers. Mais pourquoi s’arrêter là ? L’expression a fini par prendre de la profondeur : être au trente-sixième dessous, c’est se trouver dans une situation particulièrement mauvaise, moralement ou matériellement.
Elle trouve son origine dans le vocabulaire théâtral. Au XVIIe siècle, les théâtres disposent de machineries installées sous la scène pour permettre aux décors et aux personnages de surgir ou de disparaître. Ces installations comportent plusieurs niveaux, appelés les dessous. Au XIXe siècle, lorsqu’une pièce faisait un four et que les acteurs essuyaient les sifflets du public, on disait ironiquement qu’elle était tombée dans le troisième dessous. L’expression apparaît sous cette forme en 1864.
Elle évolue ensuite vers des profondeurs toujours plus impressionnantes. Marcel Proust emploie même « quatorzième dessous » dans La Prisonnière, en 1923. Mais c’est finalement le trente-sixième qui s’est imposé. Pourquoi trente-six ? Parce que le français utilise traditionnellement le nombre 36 pour exagérer. On le retrouve dans plusieurs expressions, comme « voir trente-six chandelles ».
7) Être en capilotade
Voilà un mot que l’on n’entend plus beaucoup. Et c’est dommage, parce qu’être en capilotade est une façon assez imagée de dire qu’on est en très mauvais état, en morceaux, en piteuse condition.
À l’origine, au XVIe siècle, la capilotade désigne un ragoût préparé avec des restes de viande coupés en petits morceaux. Une sorte de cuisine des restes, en somme. Rien de très spectaculaire, mais une image qui va rapidement prendre un autre sens.
En 1690, le dictionnaire de Furetière explique que mettre quelqu’un en capilotade consiste à dire tant de mal de lui que sa réputation se retrouve littéralement mise en pièces. Au début du XIXe siècle, l’expression s’applique également aux personnes qui ont reçu des coups. Puis son usage s’élargit encore.
Aujourd’hui, un objet, un projet, une voiture ou même un corps fatigué peuvent se retrouver en capilotade. Vous pouvez donc avoir le dos en capilotade après un déménagement, retrouver votre voiture en capilotade après un accident ou constater que votre organisation est en capilotade après quelques semaines de mauvaise gestion.
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8) Rester en carafe
Vous attendez une réponse qui ne vient pas, vous êtes oublié au moment de répartir les tâches ou vous vous retrouvez seul au milieu d’une situation que tout le monde semble avoir quittée. Vous voilà en carafe.
L’expression signifie être laissé de côté, oublié ou abandonné en cours de route. Elle peut aussi s’employer pour un objet en panne. Une voiture immobilisée sur le bord de l’autoroute peut ainsi rester en carafe.
Elle est attestée à la fin du XIXe siècle, et son origine fait débat. Le linguiste Claude Duneton avance un rapprochement avec « carafe » employé comme une insulte. Cette explication pose toutefois un problème chronologique : cet emploi insultant n’est attesté qu’au début du XXe siècle, bien après l’apparition de l’expression.
Alain Rey propose une autre piste dans son Dictionnaire historique de la langue française. Le mot carafe aurait d’abord désigné la bouche dans l’argot. Rester en carafe aurait alors évoqué un orateur demeurant bouche bée, incapable de poursuivre son discours. Une autre explication fait appel au théâtre : un comédien qui restait en carafe était celui qui n’avait rien à dire pendant la réplique de son partenaire. Il demeurait donc là, en attendant de pouvoir reprendre la parole. De cette situation, le sens se serait progressivement élargi à toutes les personnes et à tous les projets laissés en plan.
9) La quadrature du cercle
La quadrature du cercle désigne bel et bien un problème mathématique dont l’impossibilité a été démontrée. L’objectif consiste à construire un carré ayant exactement la même aire qu’un cercle donné, en utilisant uniquement une règle non graduée et un compas.
Les mathématiciens de l’Antiquité se sont longtemps penchés sur cette question. Pendant des siècles, ils ont cherché une construction géométrique permettant d’obtenir ce fameux carré.
Il faudra attendre 1882 pour que le mathématicien allemand Ferdinand von Lindemann démontre l’impossibilité de la construction. Sa preuve repose sur une propriété fondamentale du nombre π : sa transcendance. Autrement dit, ce n’est pas simplement une question de difficulté ou de manque d’ingéniosité. Le problème est mathématiquement insoluble avec les instruments imposés.
Dans le langage courant, la quadrature du cercle désigne donc une entreprise impossible, ou la volonté de concilier des exigences contradictoires. L’expression est particulièrement utile pour parler de certaines ambitions politiques ou économiques. Vouloir réduire les impôts tout en augmentant les dépenses publiques, par exemple, peut rapidement relever de la quadrature du cercle.
10) Aller à vau-l’eau
Une entreprise qui perd ses clients, une organisation qui ne sait plus où elle va, un projet dont personne ne maîtrise vraiment le calendrier : tout cela peut finir par aller à vau-l’eau.
L’expression signifie partir à la dérive, se désorganiser ou évoluer vers une situation de plus en plus préoccupante. Elle évoque une dégradation progressive, plutôt qu’un effondrement spectaculaire.
Petite précision orthographique : on écrit bien « vau » avec un u. Il s’agit d’une ancienne forme du mot val, qui signifie vallée. On retrouve cette racine dans « aval » ou encore dans « par monts et par vaux ».
La locution existe depuis le XVe siècle. Rabelais l’emploie notamment pour évoquer une embarcation qui suit le courant. Au XVIe siècle, l’expression prend progressivement un sens figuré plus négatif : elle ne désigne plus seulement le mouvement d’une embarcation, mais aussi celui d’une affaire, d’une organisation ou d’une situation qui se dégrade.
11) Arriver au débotté
Le débotté désigne à l’origine le moment où une personne retire ses bottes après une sortie à cheval.
Au XVIIIe siècle, le terme est notamment associé à une cérémonie de la cour : au retour de la chasse, les valets déchaussent le roi. Ce moment particulier est appelé le débotté.
Le mot finit ensuite par désigner plus largement le moment où une personne revient quelque part, puis l’arrivée inattendue de quelqu’un. Arriver au débotté, c’est donc débarquer à l’improviste, sans avoir prévenu. On trouve également la forme « au débotter ».
12) Avoir le nez creux
Il y a des personnes qui sentent venir les bonnes affaires, repèrent les tendances avant tout le monde ou comprennent très tôt qu’une décision va tourner au fiasco. Elles ont le nez creux.
L’expression signifie avoir du flair, savoir anticiper une situation ou pressentir quelque chose avant les autres. Le mot « creux » signifie ici profond. L’image renvoie à un nez particulièrement développé, capable de sentir les choses de loin, comme celui d’un chien qui repère une piste.
L’expression est relevée dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798. Elle connaît également son contraire : « ne pas avoir le nez creux ». En 1858, le journal Le Tintamarre emploie déjà cette formulation pour évoquer des personnes qui enchaînent les mauvaises décisions.
13) Se faire appeler Arthur
L’expression signifie se faire réprimander, parfois assez sévèrement. Elle est aujourd’hui un peu vieillie, mais toujours compréhensible, avec un charme particulier.
Son origine a longtemps été associée à une histoire très populaire remontant à l’Occupation allemande. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les patrouilles allemandes chargées de faire respecter le couvre-feu auraient interpellé les retardataires en criant « Acht Uhr ! », ce qui signifie « huit heures » en allemand. La ressemblance phonétique entre cette expression et le prénom Arthur aurait donné naissance à la locution française.
Mais cette explication ne tient pas face aux dates : la première attestation de « se faire appeler Arthur » remonte à 1934, soit avant la Seconde Guerre mondiale. Les linguistes Jacques Cellard et Alain Rey avancent une autre explication, plus vraisemblable. Dans l’argot du XIXe siècle, Arthur désignait un souteneur ou un gigolo. Le prénom avait alors perdu une bonne partie de son prestige et pouvait servir d’insulte. Se faire appeler Arthur revenait donc à se faire traiter d’un nom peu flatteur.
On rencontre également une variante : « se faire appeler Léon ».
14) Être en goguette
Être en goguette, c’est sortir pour le plaisir, se promener ou profiter d’un moment de réjouissance. L’expression évoque une humeur joyeuse, parfois un peu festive, et une certaine liberté de mouvement.
Le mot goguette vient de l’ancien français « gogue », qui signifie plaisanterie ou réjouissance. Dès le XVe siècle, l’expression « faire goguettes » signifie se régaler et faire ripaille. Au début du XVIIIe siècle, le terme conserve surtout l’idée de fête et de bonne humeur.
Au XIXe siècle, les goguettes désignent également des sociétés chantantes où l’on se retrouve pour interpréter des chansons, souvent sur des airs connus. Ces lieux de sociabilité populaire ont notamment contribué à la diffusion de chansons satiriques et politiques.
Le sens évolue ensuite progressivement. Être en goguette devient synonyme de partir en promenade, de sortir et de profiter de la vie.
15) Tailler des croupières
Dans la presse économique, on lit régulièrement qu’une entreprise taille des croupières à une concurrente. Dans le sport, un adversaire peut en tailler à un autre. En politique aussi, l’expression trouve facilement sa place.
Tailler des croupières à quelqu’un, c’est lui mettre des bâtons dans les roues, le concurrencer sérieusement ou lui causer des difficultés.
Mais pourquoi des croupières ? La croupière est une courroie de cuir fixée à la selle d’un cheval et passant sous sa queue. Elle permet d’empêcher la selle de glisser vers l’avant. À l’origine, tailler des croupières consistait donc à couper cette courroie pour déstabiliser le cavalier.
L’expression est attestée dès le XVIIe siècle. En 1633, Adrien de Montluc l’emploie dans La Comédie des proverbes. Antoine Oudin la définit en 1640 par « donner des coups par derrière ». Molière la reprend ensuite dans Amphitryon.
Aujourd’hui, on l’emploie notamment lorsqu’une entreprise vient concurrencer sérieusement une autre, lorsqu’un pays gagne du terrain sur un marché ou lorsqu’un adversaire politique fragilise la position d’un concurrent.
Expressions françaises : faites-les vivre !
Ces expressions ont parfois plusieurs siècles, mais elles n’ont rien perdu de leur intérêt. Elles permettent de dire les choses avec précision, avec une image qui marque les esprits et, parfois, avec une bonne dose d’humour.
Alors, pourquoi laisser « ça craint » prendre toute la place quand on peut dire que tout part à vau-l’eau ? Pourquoi parler simplement d’un échec quand on peut dire qu’une pièce a fait un four ?
La langue française regorge d’expressions de ce genre. Certaines sont tombées dans l’oubli, d’autres mériteraient simplement qu’on les utilise un peu plus souvent.
Et vous, quelle expression ancienne aimez-vous utiliser au quotidien ?

