Faut-il encore apprendre à l’ère de l’IA ?

Un ado consulte une IA sur son smartphone

Une lectrice m’a transmis une question que beaucoup de jeunes posent aujourd’hui : « À quoi ça sert d’apprendre des trucs si l’IA peut tout te dire en deux secondes ? »

On ne peut pas leur donner tort. L’IA répond effectivement à n’importe quelle question en quelques secondes.

Mais il y a tout un monde entre obtenir une réponse et savoir des choses. Dans le premier cas, on délègue à une machine. Dans le second, on bâtit un savoir par l’apprentissage. Et ce savoir sert à autre chose qu’à répondre à des questions : il vous aide à vivre avec les autres, à penser par vous-même, et à garder des facultés qui s’émoussent vite dès qu’on les abandonne.

Voilà pour l’essentiel. Pour entrer dans le détail, je vous invite à poursuivre votre lecture.

Les moments décisifs se jouent sans filet

Certaines situations décident d’une partie de votre vie en quelques minutes, et il n’y a pas de seconde chance.

Prenez l’entretien d’embauche. Le recruteur glisse une allusion à l’actualité économique, cite un fait historique, lance une référence pour voir comment vous réagissez. Vous avez quelques secondes pour répondre. Soit vous suivez, soit vous décrochez. Le téléphone ne vous sert à rien à ce moment-là.

Et au-delà de réagir, vous pouvez prendre les devants : glisser une allusion ou une métaphore qui tombe juste, et marquer un point.

Plus on apprend, plus on enrichit son vocabulaire, et plus on dispose de mots précis pour dire ce qu’on veut dire.

Les situations à enjeu ne se limitent pas à l’entretien d’embauche. Dans une négociation, à un oral d’examen, devant un public, face à un client, vous puisez dans vos connaissances en direct.

Quelqu’un qui sait de quoi il parle prend l’avantage : il convainc, il séduit, il l’emporte dans une discussion. Avec des connaissances solides, on vous écoute et on vous prend au sérieux.

Tu vis avec des gens

La vie sociale se passe en temps réel, face à quelqu’un, et on n’a pas toujours la possibilité de vérifier une référence sur son téléphone au milieu d’une conversation. Souvent il faut puiser dans ce qu’on a appris, faute de quoi on bafouille.

Pour se comprendre, deux personnes ont besoin d’un fonds commun : des références partagées. Sans lui, les échanges coincent. Le sociologue Dominique Wolton a passé quarante ans à étudier la communication entre les gens. Il en tire un constat [1] : la quantité d’informations qui circule ne change rien à la qualité de ce qui se passe entre deux personnes.

Ce qu’une société partage en commun, c’est ce qu’Émile Durkheim appelait la « conscience collective ». C’est ce qui fait que deux inconnus peuvent parler d’un événement ou d’un fait historique sans devoir tout réexpliquer depuis le début. Quand ce fonds manque, les gens se parlent sans vraiment se rejoindre.

Une fois ce bagage en place, le mot juste et la bonne référence viennent sans qu’on les cherche. Le sociologue Pierre Bourdieu a montré, dans La Distinction, que ce savoir intégré se manifeste dans le vocabulaire qu’on utilise, dans la façon de formuler une idée, dans la capacité à saisir ce qui est implicite dans un échange. C’est ce que Bourdieu appelle le capital culturel incorporé : des connaissances devenues des réflexes, installées en mémoire et disponibles à la seconde.

Apprendre renforce les circuits du cerveau

Une main écrit au stylo dans un carnet pour ancrer un apprentissage

Une connaissance qu’on a travaillée finit par devenir automatique, comme la lecture ou la conduite : elle ne demande plus aucun effort. Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale, l’a montré dans ses travaux sur l’apprentissage : le cerveau intègre une connaissance au point de ne plus avoir à la chercher : c’est ce qu’il appelle la consolidation cognitive.

Une information simplement consultée sur un écran produit un effet mnésique beaucoup plus faible et beaucoup moins durable. On la lit, on l’utilise, et elle s’efface. Et la prochaine fois, on recommence à chercher.

En réalité tout se joue dans le cerveau : les connaissances apprises et répétées modifient les connexions entre les neurones de façon durable, là où une information consultée ponctuellement ne produit pas le même niveau d’intégration ni la même automatisation. Une personne cultivée saisit les allusions à demi-mot, sans qu’on ait besoin de les lui expliquer ni qu’elle ait à vérifier quoi que ce soit.

Alors, oui, l’IA donne accès à l’information, mais elle ne construit pas cette architecture-là dans la tête de quelqu’un.

Ce qu’on délègue à l’IA, on perd la capacité de le faire soi-même

Un ado consulte son smartphone dans son lit

Formuler une idée, peser une situation, construire un raisonnement : ce sont des facultés qui s’entretiennent par l’usage et qui s’affaiblissent quand on cesse de les exercer.

Le philosophe Éric Sadin, dans L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle, décrit un basculement : pour la première fois dans l’histoire, des systèmes produisent à notre place ce qui relevait jusqu’ici exclusivement de l’intelligence humaine. Le pernicieux, c’est qu’il s’agit d’un risque progressif.

À force d’externaliser la formulation, le jugement, l’effort de raisonnement, on perd l’habitude de les produire soi-même.

Un adolescent qui se fait aider par l’IA dans sa gestion de conflit n’apprendra jamais à le faire seul.

Plus grave : l’inconfort de ne pas savoir lui reste étranger. Or, qu’est-ce qui fait qu’une connaissance s’ancre pour de bon ? On l’a cherchée sans réponse immédiate, on s’est trompé, on est revenu sur ses pas.

Les chercheurs parlent de « difficultés désirables » [2] : la facilité d’une réponse toute faite donne l’illusion d’avoir compris, alors que c’est le travail de la trouver soi-même qui la grave en mémoire.

Le jeune n’apprend pas non plus à s’ennuyer, c’est-à-dire à traverser ce moment où, faute d’une réponse immédiate, il doit chercher par lui-même.

Se cultiver, c’est un processus lent, parfois frustrant. Mais c’est ainsi qu’on construit quelque chose que personne ne peut faire à la place de quelqu’un d’autre. C’est un projet humaniste qui mérite qu’on s’y engage jeune, pour que la société garde son âme.

Ce qu’on peut répondre à l’ado

Rappelez-lui que sa vie, il va devoir la passer avec les autres.

Vivre en société demande d’avoir la tête « bien faite » et suffisamment pleine : des références partagées pour se comprendre, des connaissances intégrées pour suivre une conversation, des facultés de jugement qu’on entretient par l’usage.

Votre culture vous accompagne toute votre vie. Vous pouvez y puiser à tout moment, et aucune machine ne peut la construire à votre place.

J’espère avoir répondu à la question de ma lectrice !

Et vous ? Au fil des années, vous accumulez des savoirs, des notions, des connaissances. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Les 50 questions qui suivent vous permettront de le vérifier.

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14 réflexions sur “Faut-il encore apprendre à l’ère de l’IA ?”

  1. Article intéressant, merci pour le partage. Pour moi, cette problématique pose une question beaucoup plus large.

    Je pense que notre rapport aux connaissances va profondément changer, et que l’école devra s’y adapter. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes se demandent pourquoi apprendre certaines choses alors qu’une IA peut fournir une réponse en quelques secondes.

    À mes yeux, l’enjeu n’est peut-être plus seulement d’accumuler des connaissances, mais aussi de redonner le goût d’apprendre : apprendre pour comprendre, nourrir sa réflexion, développer son esprit critique et garder sa capacité d’émerveillement.

    J’ai parfois l’impression que notre système éducatif reste encore très orienté vers la préparation rapide au marché de l’emploi, alors qu’il devrait peut-être davantage former des personnes capables de réfléchir, relier les idées et exercer leur jugement.

    1. Merci Michaël pour cet éclairage détaillé et très fin. Effectivement l’école doit s’adapter rapidement – et pas seulement dans la recherches d’astuces « anti-triche ». Je me dis que la généralisation de l’IA dans nos pratique suscitera un intérêt accru pour les sports de la mémoire, le développement délibéré de l’esprit par l’étude, la lecture, la réflexion – bref la culture. Un comme la sédentarisation grâce aux révolutions techniques du 20e siècle a démocratisé la culture physique. Les pouvoirs publics auront un rôle à jouer…

      Ta référence aux objectifs assumés de l’Education nationale me plonge dans un puits de réflexion 🙂

  2. Cet article pose une question fondamentale dont la réponse est loin d’être évidente pour les jeunes générations, peut-être plus que jamais exposées au risque de devenir des moutons dans un troupeau (ou des soldats chez qui le Bon Dieu a gaspillé un cerveau, pour paraphraser une citation d’Albert Einstein). La nature humaine, elle-même, nous dispose à choisir spontanément les chemins de moindre résistance et de facilité, sans avoir conscience qu’au cours d’une vie, il y aura forcément aussi des moments de pannes électriques et des dysréglages imprévisibles.

    1. Les logiques à court terme et la recherche du moindre effort sont effectivement des dangers à ne pas prendre à la légère ! Un grand merci pour ton commentaire, Dieter.

  3. Il me semble que l’IA, loin d’inhiber la réflexion, la nourrit. Certes on peut l’utiliser de façon simpliste et -pourquoi pas- obtenir des réponses directes à des questions faciles. Ou au contraire s’en servir comme on servait autrefois d’un dictionnaire encyclopédique : pour approfondir ses questionnements, aller plus loin dans une problématique. Pour moi, la vraie inquiétude n’est pas notre asservissement à l’IA, mais la capacité de l’IA à ne pas s’appauvrir elle-même. Par bonheur, les humains la surveillent de près ! 😉

    1. En lisant ton commentaire avisé je me dis que notre génération garde un certain contrôle sur sa pratique de l’IA et, oui, c’est un outil absolument génial qui nous augmente dores et déjà (le gros mot !). Pour l’appauvrissement de l’IA, je l’appelle secrètement de mes voeux, mais je fais confiance aux concepteurs pour violer allègrement le droit d’auteur et piller tout ce que nous produisons encore hors ligne, ces deux millions de livres qui paraissent chaque année dans le monde et que l’IA n’a pas touchés…

  4. C’est vrai que l’IA, c’est la solution de facilité. Mais comme tu le dis si bien dans cet article, avoir de la culture permet d’avoir des références communes pour nouer des relations, avoir des échanges avec les autres, développer sa pensée critique… et gagner du temps. L’IA est à la connaissance ce que la calculatrice est au calcul : un outil puissant… qui ne dispense pas de comprendre ce qu’on fait et ce qu’on dit.

    1. Hello Patricia 🙂 J’espère avoir pleinement répondu à ta question de départ, et je te remercie une fois encore de l’avoir posée. Tu as trouvé l’analogie parfaite : très tôt la calculatrice m’a dispensée du calcul mental et c’est ce que les jeunes peuvent être tentés de faire avec l’IA. Une vision utilitariste de la connaissance risque d’appauvrir le rapport à soi… même si, probablement les jeunes savent aujourd’hui plus de choses que nous à leur époque !

  5. Jean-Pierre

    Merci pour cet article. L’IA facilite l’accès aux réponses, mais l’apprentissage reste essentiel pour construire une vraie compréhension et garder un esprit critique!

    1. Et oui ! Le cerveau est un muscle qui se travaille ! Merci pour ton commentaire Jean-Pierre 🙂

  6. Hello Eva,
    Tu traites dans ton article d’un sujet complexe, épineux et qui va susciter des passions certainement aujourd’hui et pour les décennies à venir !
    Pour ma part, je suis très très « sévère » avec l’IA pour quelques raisons fondamentales dont: la consommation inouïe des ressources de notre belle planète la Terre, dont l’eau – et aussi, la perte du plaisir de lire, de chercher, de faire fonctionner nos neurones 🙂
    Alors, oui, aujourd’hui, on fait un rapport de réunion en à peine 30 secondes (que l’on ne relit souvent même pas avant d’envoyer !), ce qui nous aurait pris avant novembre 2022, environ minimum 2 heures, avec moult relectures, etc etc .
    Oui, c’est vrai – et en même temps, que fait-on aujourd’hui de l’1h-59min-30sec que l’on a – soit-disant – « gagnée » ?
    On fait une nouvelle réunion ? 🙂
    Ton illustration sur les moments où nous sommes en interaction sociale directe sans aide aucune (interview, discussion sociale, etc) est très pertinente !
    Merci pour ton partage

    1. Hello François, merci pour cette démystification du fameux « gain de temps » ! Une étude récente de Berkeley a d’ailleurs confirmé qu’on passe le temps gagné à corriger ce que l’IA produit, et qu’on s’invente des tâches qu’on ne se serait jamais données avant !

  7. Article fort intéressant. Une chose qui me frappe avec l’IA, c’est que plus elle s’améliore, plus elle vient questionner notre rapport à notre propre libre arbitre. Comme indiqué dans l’article, l’IA ne doit pas prendre le pas sur notre capacité d’analyse, de jugement ou de décision. Au risque de ne plus savoir raisonner par soi-même.

    1. Merci beaucoup pour ton partage Yann. Oui, ce paradoxe est vertigineux et il est important que nous entretenions intentionnellement nos facultés cognitives !

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