Les chefs-d’œuvre méconnus de la littérature du 11ème siècle

Chappelle irlandaise du XIe siècle

Une fois n’est pas coutume, je vous propose un sujet sans être certaine qu’il vous intéresse. Mettons ça sur le compte de la canicule, qui fait autant de bulles dans le cerveau que sur le bitume.

Après mes articles sur la littérature française siècle par siècle, une question m’est venue : si le Moyen Âge commence vers l’an mil, quelles œuvres et quels auteurs trouve-t-on à ce moment précis ? J’ai vite compris qu’en France, la réponse est : presque rien, et rien en français, puisqu’on écrit encore en latin. Pour trouver de grandes œuvres à cette date, il faut regarder le reste du monde. Et là, le résultat m’a stupéfaite.

Je tiens à préciser que je n’ai encore lu aucune de ces œuvres. Je m’en suis fait une liste, une pile à lire, et je la partage avec vous aujourd’hui.

Sei Shōnagon, Notes de chevet : noter le quotidien pour le rendre beau

Couverture du livre "Notes de chevet" de Shei ShonagonÀ la cour impériale du Japon, une femme tient un journal d’un genre nouveau.

Sei Shōnagon achève vers 1002 ses Notes de chevet (Makura no Sōshi), un recueil de listes, d’impressions et de petites scènes saisies au fil des jours. Elle y note ce qui la touche, ce qui l’agace, ce qu’elle trouve beau ou ridicule, sans chercher à construire un récit suivi.

Ce style libre et fragmenté a traversé les siècles et inspire encore aujourd’hui les amateurs de carnets et de journaux intimes.

Murasaki Shikibu, Le Dit du Genji : le premier grand roman du monde

Couverture du "Dit du Genji"Toujours à la cour impériale du Japon, vers 1008, une autre dame compose ce que beaucoup considèrent comme le premier roman psychologique de l’histoire.

Murasaki Shikibu écrit le Dit du Genji (Genji Monogatari), l’histoire du prince Genji, surnommé « le Radieux », sur plus de cinquante chapitres. Écarté de la succession impériale dès le début, le héros évolue hors du pouvoir politique, dans un monde où comptent les relations, la poésie et la séduction.

Le roman suit ses personnages sur plusieurs générations et s’attarde sur leurs sentiments avec une finesse rare pour l’époque. Le plus célèbre des romans japonais est né sous la plume d’une femme.

Firdawsi, Le Livre des rois : sauver la mémoire de la Perse

Couverture du livre "Le livre des rois persans"Le 8 mars 1010, le poète persan Firdawsi termine une œuvre qui lui a demandé des décennies de travail.

Le Livre des rois (Shâh Nâmâ) raconte l’histoire de la Perse, de la création du monde jusqu’à la conquête arabe. L’épopée compte des dizaines de milliers de vers et demeure aujourd’hui le grand texte fondateur de la culture iranienne.

Firdawsi a voulu sauver la langue persane et sa mémoire à un moment où l’arabe s’imposait partout, et son pari a réussi puisque les Iraniens lisent toujours son poème.

Ibn Hazm, le Collier de la colombe : tout dire de l’amour

Couverture du livre "Le collier de la colombe"En Al-Andalus, l’Espagne musulmane de l’époque, un lettré écrit en exil un livre tout entier consacré au sentiment amoureux.

Vers 1023, à Xàtiva, Ibn Hazm compose Le Collier de la colombe, un traité où il décrit les étapes de l’amour, ses signes, ses joies et ses tourments. Au lieu de raisonner en philosophe, il raconte des scènes liées à l’amour, tirées de son expérience personnelle ou de récits qu’il rapporte, puis les analyse.

Comme il situe ses scènes dans l’Andalousie de son temps, le livre est aussi un témoignage précieux sur cette société raffinée où poètes et savants se côtoyaient.

Al-Biruni, Histoire de l’Inde : comprendre l’autre au lieu de le juger

Couverture du livre "Le livre de l'Inde"Dans l’Inde du 11e siècle, un savant persan se rend dans le sous-continent et étudie ceux qu’il aurait pu mépriser.

En 1032, Al-Biruni achève une Histoire de l’Inde (Tahqiq ma li’l-Hind), première grande étude arabe consacrée à ce pays. Plutôt que de juger la civilisation indienne de l’extérieur, il a appris le sanskrit et étudié les textes indiens, puis décrit ses religions, ses sciences et ses coutumes en cherchant à les comprendre.

Cette honnêteté d’observation, rare pour son temps, contribue à la transmission de la philosophie grecque vers l’Occident.

Raoul Glaber, Histoires: entrer dans la tête d’un moine de l’an mil

Couverture du livre "Histoire" de Raoul GraberEn Bourgogne, un moine au caractère difficile passe sa vie d’abbaye en abbaye.

Entre 1031 et 1047, Raoul Glaber rédige en latin ses Histoires, qui racontent les événements survenus de 900 à 1044. Il y consigne les famines, les comètes et les signes que les gens de son temps prenaient pour des avertissements.

C’est l’une des sources les plus citées sur cette période, à manier toutefois avec prudence : sa valeur tient moins à l’exactitude des faits qu’à ce qu’il révèle de la mentalité d’un moine de l’an mil.

La Vie de saint Alexis : renoncer au monde, dans une langue neuve

Couverture du livre "La vie de Saint Alexis"Vers le milieu du siècle paraît un poème dont l’auteur s’est perdu, parmi les premiers textes conservés en langue d’oïl, l’ancêtre du français, et non plus en latin.

La Vie de saint Alexis raconte l’histoire d’un jeune homme de famille riche qui renonce au monde par foi : il quitte son épouse le soir de ses noces, distribue ses biens et choisit de vivre pauvre, jusqu’à mourir méconnu des siens.

Le poème exalte le renoncement et la sainteté, et touchait, dans une langue que le peuple comprenait, un public bien plus large que les traités latins des clercs.

Michel Psellos, Chronographie : peindre les empereurs de Byzance

Couverture du livre "Chronographie ou HIstoire d'un siècle de Bizance" ou À Constantinople, un homme cumule les rôles de philosophe, de professeur et de conseiller des empereurs.

Entre 1062 et 1078, Michel Psellos écrit la Chronographie, une histoire d’un siècle de Byzance, de 976 à 1077. Il ne s’intéresse pas d’abord aux événements, mais aux caractères : il entre dans la pensée des empereurs et en brosse des portraits vivants, parfois mordants.

Psellos a aussi relancé l’étude de Platon dans l’Empire byzantin, ce qui en fait un maillon de la transmission de la philosophie grecque vers l’Occident.

Omar Khayyam, Rubaiyat : le temps qui passe et le doute

Couverture du livre "Les Rubaiyat"En Perse, un savant qui est d’abord connu pour ses travaux en mathématiques et en astronomie se met à écrire des poèmes courts.

À partir de la seconde moitié du 11e siècle, Omar Khayyam compose ses Rubaiyat, des quatrains sur le temps qui passe, la mort et le doute. Beaucoup y lisent un éloge du vin et du plaisir de l’instant, mais le sens reste discuté : d’autres y voient un vocabulaire mystique, soufi, à portée spirituelle.

Traduits en anglais au 19e siècle, ces quatrains ont connu un immense succès en Occident et fait de leur auteur une figure mondiale.

Anselme de Cantorbéry, Proslogion, ou comment prouver Dieu par la seule raison

Couverture du livre "Proslogion"En Normandie, dans l’abbaye du Bec, un moine professeur cherche à démontrer l’existence de Dieu par le seul raisonnement.

Entre 1076 et 1078, Anselme rédige le Monologion puis le Proslogion, où il avance un argument resté célèbre dans toute l’histoire de la philosophie. Selon lui, l’idée d’un être dont on ne peut rien concevoir de plus grand implique son existence.

Cette démonstration, que Kant appellera plus tard la preuve ontologique, a été discutée sans relâche par les philosophes des siècles suivants, ce qui montre la force de cette pensée née dans un monastère normand.

La Chanson de Roland : l’orgueil d’un chevalier, premier chef-d’œuvre français

Couverture du livre "La Chanson de Roland"Le plus ancien grand poème de la littérature française remonte à la fin du 11e siècle, même si son manuscrit le plus connu, celui d’Oxford, date du milieu du 12e.

Le texte porte le nom de Turold, cité dans son dernier vers, sans qu’on sache vraiment s’il en fut l’auteur, le copiste ou le récitant. Il raconte la mort de Roland, neveu de Charlemagne. Au retour d’Espagne, l’arrière-garde de l’armée tombe dans une embuscade à Roncevaux, dans les Pyrénées. Roland la commande. Il possède un cor, l’olifant, dont le son rappellerait Charlemagne à la rescousse. Par orgueil, il refuse d’en sonner tant qu’il le peut, et ne s’y résout qu’à la fin, trop tard, quand presque tous ses compagnons sont morts.

Cette histoire de courage et d’honneur ouvre la longue tradition des chansons de geste, ces récits de chevaliers chantés devant un public, et demeure le texte par lequel commence presque tout manuel de littérature française.

La littérature du 11e siècle, un continent à explorer

Une personne lit un livre sur un hamac

J’espère vous avoir donné quelques idées de lecture pour la plage ou le hamac à l’ombre. Moi, ces onze œuvres viennent encore alourdir une pile à lire déjà bien trop haute. Tant pis. On ne se refait pas.

Et si c’est la littérature française du Moyen Âge que vous cherchez, celle des manuels et des programmes, de Roland à Villon, je lui consacre bientôt un article entier. Je la traiterai d’un seul tenant, des chansons de geste aux fabliaux, du roman courtois à la poésie de Villon, comme le font les manuels, et ils ont raison : avant le 12e siècle, la France écrit encore trop peu en français pour mériter un article par siècle.

Avec cet article et les précédents, j’ai désormais couvert les grands siècles de la littérature. Mais l’appétit vient en écrivant, et j’ai envie de continuer : le 12e me fait déjà de l’œil, puis le 13e, et les autres. 

Dites-moi en commentaire si cette série vous tente, ça me donnera l’élan (la folie !) de continuer.

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