Comment définir la littérature ? C’est une question à laquelle on pourrait consacrer une vie entière. Pourtant, les verdicts tombent sans arrêt : « ce n’est pas de la littérature », « ça, c’est un grand écrivain », « ça n’a aucune valeur littéraire », Mais sur quels critères repose ce genre de jugement ? Et comment distinguer un texte littéraire d’un texte qui ne l’est pas ?
Je vais proposer ici trois critères qui permettent d’aborder cette question et de comparer les textes entre eux. Ils ne résolvent pas tout, et ils ne coïncident pas toujours parfaitement, mais ils donnent déjà une manière plus précise d’argumenter.
Avant d’aller plus loin, deux courtes précisions. Je ne suis pas professeure de français, et ce que je propose ici n’est pas un cours. Et si vous êtes élève ou étudiant, votre programme reste évidemment la référence. Ce que je donne ici vient de ma manière de lire et de comprendre la littérature, à partir de mes années de prépa et d’université, et de mon travail romanesque et poétique.
Premier critère : la littérature crée un écart dans la langue
Le premier critère, c’est le travail sur la langue, et plus précisément l’écart par rapport à ce que Mallarmé (1842 – 1898) appelait « l’universel reportage » . L’universel reportage, c’est l’usage ordinaire du langage : transmettre une information, raconter un fait, donner une instruction. La littérature introduit un écart par rapport à cet usage, mais cet écart prend des formes très différentes selon les époques et il ne se laisse jamais réduire à un seul niveau.
Il peut être linguistique, lorsque les écrivains choisissent la langue du peuple plutôt que le latin savant au début de la Renaissance. Il peut être formel, dans la manière dont un auteur travaille sa propre langue. Il peut aussi être thématique, dans les territoires qu’il choisit d’explorer. Aux XIXe et XXe siècles, cet écart est souvent stylistique. Marcel Proust (1871 – 1922) construit des phrases extrêmement longues. Gustave Flaubert (1821 – 1880) passe des semaines à travailler un mot.
Puis, après les deux guerres mondiales, Auschwitz, Hiroshima et les violences coloniales, l’écart stylistique se double d’un écart sémantique. La langue devient plus obscure, blessée, trouée de silence ou de non-sens : les surréalistes, le Nouveau Roman, sans parler des poètes très cryptiques mais qui gagnent à être fréquentés : Antonin Artaud (1896–1948), René Char (1907–1988), Henri Michaux (1899–1984) et tant d’autres. Pour tous ces auteurs, le monde lui-même perd son sens, la réalité devient impossible à traduire.
Cet écart formel n’est pourtant pas propre aux XIXe et XXe siècles. À chaque époque, des écrivains ont poussé la sophistication de la langue très loin : certains auteurs de la décadence latine, les Grands Rhétoriqueurs du XVe siècle, les poètes baroques ou les précieux du XVIIe siècle. Je vous invite à parcourir leurs textes : au détour de ces sonnets alambiqués, vous tomberez sur des somptuosités, de vraies pépites.
Au début du XXIe siècle, l’écart se situe souvent moins dans la phrase elle-même que dans les sujets abordés. La littérature contemporaine commence à parler de sujets et d’expériences qui avaient jusque-là très peu de place dans les livres : la condition des femmes, le corps, la honte de classe, certaines formes de violence ou d’exclusion. Annie Ernaux (1940 – ) hérite d’une langue minimaliste issue de Samuel Beckett (1906 – 1989) ou Marguerite Duras ( 1914 – 1996) , mais elle travaille cet héritage sur des territoires en jachère, que la littérature française avait soit laissés de côté, soit déformés. Elle écrit à partir d’expériences personnelles que la grande littérature jugeait rarement dignes d’être racontées.
Roman Jakobson appelait « fonction poétique » la capacité d’un texte à attirer l’attention sur sa propre langue. Aujourd’hui, cette fonction peut passer autant par le sujet traité que par le style lui-même.
Deuxième critère : la littérature s’inscrit dans une chaîne d’écrivains
Un auteur littéraire est presque toujours un grand lecteur. Il ne part pas de rien. Il écrit à partir des textes qui existaient avant lui. Il reprend des formes, des genres, des thèmes ou des styles, puis il les transforme. Le mot « auteur » vient du latin auctor, qui signifie « celui qui augmente ». Bernard de Chartres, philosophe et grammairien du XIIe siècle, résumait cette idée avec une formule célèbre : nous sommes des nains sur des épaules de géants.
Dante Alighieri (1265 – 1321) prend Virgile (70 av. J. -C – 19 av. J.-C) comme guide dans La Divine Comédie, puis le laisse derrière lui au Purgatoire. James Joyce (1882 – 1941) reprend toute la structure de L’Odyssée dans Ulysse et la transpose dans le Dublin de 1904. Jean Racine (1639 – 1699) et Pierre Corneille (1606 – 1684) réécrivent les tragédies antiques. Chaque grand auteur écrit en réponse aux auteurs qui l’ont précédé, et cette réponse transforme peu à peu les genres littéraires.
Ce mécanisme existe toujours aujourd’hui. Édouard Louis (1992 – ) dialogue avec Annie Ernaux. Emmanuel Carrère (1957 – ) dialogue avec Dostoïevski (1821 – 1881). Un texte peut être important, utile ou bouleversant sans entrer dans cette chaîne littéraire. Mais lorsqu’il ne dialogue avec aucune tradition, il perd souvent sa force ou sa pertinence avec le temps.
Troisième critère : la littérature résiste au temps
Le troisième critère, c’est la durée. Un texte littéraire continue à produire du sens au fil des générations. On peut le relire à différents moments de sa vie sans avoir l’impression de lire exactement le même livre. À vingt ans, à quarante ans ou à soixante ans, le lecteur change, et le texte lui répond autrement.
Antigone de Sophocle (496 avant J. -C. – 406 avant J. C.) est encore jouée aujourd’hui parce que le conflit entre la loi de l’État et la conscience individuelle reste irrésolu. Un texte littéraire pose des questions auxquelles aucune époque n’a répondu définitivement.
Stephen King (1947 – ) est un exemple intéressant. Pendant longtemps, les institutions littéraires l’ont considéré comme un auteur populaire (au sens péjoratif). Pourtant, son œuvre a marqué plusieurs générations d’écrivains. Colson Whitehead (1969 – ) a expliqué qu’il avait grandi en voulant devenir « le Stephen King noir ». En France, Cécile Coulon (1990 – ) raconte que Stephen King l’a conduite vers Marguerite Yourcenar (1903 – 1987). Ses premiers romans continuent d’être lus et étudiés plusieurs décennies après leur publication, et depuis les années 2000, les universités lui consacrent des travaux de recherche et des colloques. À l’inverse, beaucoup de bestsellers remplissent surtout une fonction immédiate : ils sont construits pour leur époque et disparaissent rapidement des rayonnages. La littérature, elle, continue souvent à être lue longtemps après la disparition de son auteur.
La littérature ne peut pas se réduire à des cases à cocher
La plupart des auteurs littéraires combinent les trois critères : l’écart dans la langue, l’inscription dans une tradition et la capacité à traverser le temps. Mais il arrive aussi qu’un texte accède au statut de littérature à partir d’un seul de ces axes.
Le marquis de Sade (1740 – 1814) s’inscrit dans une lignée qui va de Tirso de Molina (1579 – 1648) à Diderot (1713 – 1784), en passant par Cyrano de Bergerac (1619 – 1655. Puis son œuvre disparaît pendant un siècle avant d’être redécouverte par les surréalistes au XXe siècle. Le fait d’ancrer sa pratique d’écrivain dans une tradition textuelle particulière a rendu ses textes foncièrement littéraires, d’une très haute tenue. Aujourd’hui largement infréquentable, ses écrits appartiennent à la littérature. Vous avez certainement d’autres auteurs de ce genre en tête.
Rimbaud (1854 – 1891) fait de l’écart formel une véritable obsession, presque une religion. Après avoir parfaitement assimilé les formes classiques, il cherche systématiquement à dépasser ce qu’il vient d’écrire, jusqu’à rendre la poésie elle-même instable. Et si personne ne le lit à son époque, cette logique de dépassement continu va structurer une grande partie de la poésie moderne.
Bukowski (1920 – 1994) semble refuser les grandes filiations littéraires et toute sophistication stylistique visible. Pourtant, ses textes continuent d’être lus plusieurs décennies après sa mort. À partir de son expérience personnelle, saturée d’alcool, de marginalité, de rapports tumultueux aux femmes et d’une certaine précarité, il construit un véritable écart thématique.
Comment définir la littérature ? À vous de jouer !
Les trois critères que nous venons de voir permettent de se repérer dans les textes et de les examiner : goûter un écart dans la langue ou dans les sujets, voir si le texte s’inscrit dans une chaîne d’écrivains et vérifier s’il peut encore être lu et compris dans le temps. Ils ne fonctionnent pas comme une règle infaillible. Ils servent surtout à examiner un texte : sa construction, son sens, et la tradition dans laquelle il s’inscrit. À partir de là, chacun peut les appliquer aux textes qu’il lit pour se faire une idée plus claire de ce qui relève ou non de la littérature.
Mais comment vérifier ces critères, comment argumenter, quand une autrice ou un auteur ne sont pas encore labellisés par les critiques ou les manuels ? – il n’y a pas de raccourci : il faut lire des textes très différents, d’époques diverses, et surtout s’approprier l’histoire de la littérature, afin d’ aiguiser son détecteur interne d’écart.
Sans cela, ces critères restent très abstraits et difficiles à appliquer sur un cas précis. J’ai écrit une série d’articles sur l’histoire littéraire qui peuvent vous aider à replacer les textes dans leur contexte de lecture. Ils ne couvrent pas tout, mais ils permettent d’entrer dans le sujet et de commencer à sentir les textes.
Naviguer dans la fabuleuse histoire de la littérature française

Ton article montre bien que la littérature est bien plus qu’une simple accumulation de livres “classiques” : c’est avant tout une manière de comprendre le monde, les autres et soi-même. J’ai particulièrement apprécié le fait que tu relies la littérature à l’esprit critique, à l’imaginaire et à la transmission culturelle, sans tomber dans une vision élitiste. Ton article donne envie de redonner une vraie place aux œuvres littéraires dans notre quotidien, non pas pour “faire cultivé”, mais pour nourrir sa réflexion et sa sensibilité.
Ton excellent article me ramène (forcément) à la définition de la chanson. Notamment pour ce qui concerne le niveau de langue, et une certaine universalité. Des frontières qui sont à la fois souples et évolutives… mais pas trop !
Merci pour ces clarifications qui nous aident à bien savoir de quoi il est question lorsqu’on aborde la littérature !