Retenir des informations : pourquoi je peine avec les dates et les données brutes ?

Comment mieux retenir les choses ? Dans cet article je réponds à une question qui m’a été posée sur YouTube, et qui, je pense, concerne beaucoup de gens : pourquoi est-ce qu’on a du mal à intégrer certaines informations, lorsqu’on n’a pas un contexte détaillé, une compréhension profonde ou émotionnelle du sujet ?

Pourtant, on voit bien que d’autres personnes mémorisent les dates, les noms et les chiffres, alors que ces derniers ne sont reliés à rien de personnel a priori. Alors comment parvenir, à notre tour, à enregistrer les éléments isolés, abstraits, éloignés de notre quotidien ?

Premier élément de réponse : si vous êtes dans ce cas, vous êtes loin d’être seul·e ! C’est un fait courant : il est humain de ne pas retenir des éléments détachés de toute expérience concrète. Cela ne veut pas dire que vous avez une mauvaise mémoire. Nous allons voir que c’est avant tout une question de méthode.

Il ne sert à rien de répéter une information en boucle

Quand le cerveau ne retrouve pas une donnée, beaucoup de personnes en concluent qu’elles ont un problème de mémoire.

Les champions de la mémoire, par exemple, retiennent des centaines de chiffres dans l’ordre en quelques minutes, des noms de personnes qu’ils viennent de rencontrer, des textes entiers. Ils ne répètent pas plus que vous : ils utilisent des techniques précises qui s’apprennent. Si ce sujet vous intéresse, dites-le en commentaire et je ferai une vidéo dédiée.

Dans cet article, nous allons voir celles qui changent quelque chose immédiatement.

Comment la mémoire fonctionne-t-elle ?

Illustration avec un profil d'humain et les neurones de son cerveau allumés comme des ampoules

La mémoire n’est pas un espace de stockage où chaque élément serait rangé séparément. Elle fonctionne comme un réseau.

Une information devient disponible quand elle se connecte à d’autres informations déjà présentes. Quand elle trouve des points d’appui. C’est comme une poignée : sans elle, le cerveau n’a rien pour ouvrir la porte et retrouver l’information.

Une information isolée, même parfaitement comprise sur le moment, se présente véritablement comme une tasse sans poignée : elle ne reste pas en mémoire.

C’est pour ça qu’on peut avoir une compréhension très nette sur l’instant, puis ne plus retrouver l’information quelques jours plus tard. L’information est là, mais elle reste isolée, donc peu accessible. Ce fonctionnement est documenté depuis longtemps.

Deux articles pour approfondir :

Ce que montrent les recherches

Au XIXe siècle, le psychologue Hermann Ebbinghaus a montré qu’une information simplement répétée puis abandonnée est oubliée très rapidement. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la courbe de l’oubli. Plus une donnée reste isolée, plus elle disparaît vite.

Des décennies plus tard, les chercheurs Fergus Craik et Robert Lockhart ont montré que la répétition seule produit souvent un traitement superficiel de l’information. Le cerveau reconnaît la donnée sur le moment, mais ne construit pas forcément une trace durable.

Vous pouvez avoir l’impression de reconnaître une information en la relisant, mais ce n’est pas cela qui vous permet de la retenir pour de bon : vous pouvez la reconnaître sur le moment sans la garder en mémoire.

Les trois façons les plus efficaces de retenir des informations abstraites

Pour fixer des données difficiles à saisir d’emblée, il existe trois méthodes qui permettent de les raccrocher à quelque chose de concret et de les rendre plus faciles à retrouver.

Créez une poignée

Il s’agit de trouver un trait commun entre deux informations.

Quand deux éléments partagent une même caractéristique, le cerveau n’a pas besoin de les retenir séparément. Il retient l’un, et l’autre suit naturellement, parce que le point commun fait le lien entre les deux. Par exemple, deux dates qui contiennent le même chiffre se retiennent ensemble bien plus facilement que deux dates sans rapport.

Ajoutez du contraste entre les notions

Le cerveau n’arrive pas à distinguer deux éléments qui se ressemblent au point de se confondre. Mais dès qu’il les définit l’un par rapport à l’autre, chacun prend une place distincte et devient plus facile à retrouver.

Par exemple, j’ai longtemps confondu veine et artère. Mais dès que j’ai su que l’une ramène le sang vers le cœur et que l’autre l’en éloigne, j’ai posé le contraste. C’est un bon début, il fallait ensuite savoir laquelle fait quoi. Et c’est là que j’ai trouvé la poignée : « veine » ressemble à « revenir ». La veine ramène le sang vers le cœur. L’artère, elle, l’en éloigne. Le contraste pose la distinction, la poignée fixe laquelle est laquelle.

Rattachez l’inconnu à ce qui vous est déjà familier

Le cerveau n’a aucune prise sur un mot abstrait. Il a besoin d’un équivalent dans ce qu’il connaît déjà. Ainsi le mot cesse d’être flottant et devient accessible.

Par exemple, le mot « oxymore » est cryptique en soi, difficile à retenir parce qu’il ne ressemble à rien de familier. Au lycée, je m’en suis sortie en m’appuyant, d’un côté, sur : « more », qui signifie en anglais « plus ». Et de l’autre côté, « oxy » me rappelle « occis », qui signifie « tué ». Plus d’un côté, mort de l’autre : une opposition totale. Un oxymore associe donc deux mots qui s’opposent, comme « silence assourdissant » ou « obscure clarté ». Avec cette association, il ne s’efface plus.

Pourquoi les associations aident à retenir ?

Les travaux de Endel Tulving montrent que le rappel dépend des indices disponibles au moment où l’on cherche une information. Plus une idée est reliée à d’autres connaissances déjà présentes en mémoire, plus le cerveau dispose de chemins possibles pour la retrouver.

De son côté, Allan Paivio montre, avec la théorie du double codage, qu’une information retenue à la fois sous forme verbale et sous forme d’image mentale devient plus facile à mémoriser et à récupérer ensuite.

Une association multiplie donc les indices de récupération disponibles au moment du rappel, ce qui augmente les chances de retrouver l’information correctement.

Comment retenir des chiffres et des noms sans contexte ? Trois exemples

Premier exemple : les dates de la Préhistoire

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais les jalons de la Préhistoire ont longtemps été fort nébuleux pour moi. Je savais que les dates se comptaient en millions d’années, mais rien de plus précis.

Et puis un jour j’ai identifié les chiffres 3 et 0, et cela m’a extirpée du brouillard : les premiers humains sont apparus en -3 000 000 environ, et l’écriture a été mise en place en -3 300, ce qui a marqué le début de l’Antiquité.

C’est tout bête, mais ça a marché pour moi : les chiffres 3 et zéro qui se répètent m’ont permis de mémoriser à tout jamais ces deux dates fondamentales. Et à partir de ces dates, j’ai pu organiser les autres jalons.

Il est tellement plus facile de garder ensemble deux points communs que de se souvenir d’un chiffre isolé.

Deuxième exemple : les 4 grands noms d’une discipline qu’on découvre

En sociologie, il y a quatre auteurs principaux à connaître pour sa culture générale : Émile Durkheim, Max Weber, Pierre Bourdieu et Raymond Boudon. Quatre noms, quatre théories difficiles à retenir quand on les étudie un par un. Au début j’avais tendance à les mélanger.

Alors j’ai commencé à les mettre en contraste, et je m’en excuse auprès des puristes. Mais du coup, chaque auteur a pris du relief, et j’ai pu les distinguer les uns des autres.

Durkheim est le fondateur de la sociologie, il a donc identifié le fonctionnement de la société, les règles collectives que les individus suivaient, qu’ils le veuillent ou non, parfois de manière inconsciente. Weber part de l’individu, il cherche le sens que les gens donnent à leurs actes. Bourdieu montre comment l’environnement social façonne les comportements. Boudon explique les phénomènes collectifs par l’addition de choix individuels.

C’est tout bête, encore une fois, mais cette mise en contraste a suffi : placés côte à côte, ces quatre auteurs occupent chacun une position différente, et cette position permet de les retenir.

Troisième exemple : la formule de physique

On peut prendre un dernier exemple avec une formule comme E = mc². Tant que les éléments restent séparés, la formule reste difficile à manipuler mentalement. On voit des lettres, mais elles ne renvoient pas forcément à quelque chose de stable.

Dans mon cas, le point de blocage venait du « c ». Je comprenais l’énergie, je comprenais la masse, mais ce symbole restait abstrait.

Le fait de savoir qu’il correspond à la vitesse de la lumière change la manière dont la formule se lit. Elle ne devient pas magique ou intuitive, mais elle devient rattachée à quelque chose de concret.

Ne négligez pas le rôle du sentiment et des images mentales

Une information associée à une réaction émotionnelle s’ancre plus facilement, parce qu’elle devient signifiante. Elle ne reste plus abstraite, elle prend une couleur.

Prenons un sujet abordé pour la première fois : les civilisations précolombiennes. Mayas, Aztèques et Incas sont difficiles à distinguer parce qu’on les saisit dans le même bloc mental avec les mêmes images d’épinal. On les confond facilement, à la fois dans le temps et dans l’espace :

  • Les Mayas en Mésoamérique (Amérique centrale) dès le premier millénaire,
  • Les Aztèques dans la même région géographique entre le XIVe et le XVIe siècle,
  • Les Incas plus bas en Amérique latine, dans la cordillère des Andes entre le XIIIe et le XVIe siècle.

Avez-vous retenu ces éléments ? De mon côté, il a fallu que j’attache à chaque civilisation une image percutante (que les puristes me pardonnent ces raccourcis utiles pour entrer dans le sujet). Une image forte fait le travail que les dates, les lieux ou les noms ne font pas. Et cela donne ce qui suit :

Les Mayas impressionnent parce qu’ils développent très tôt une astronomie très avancée en observant le ciel de façon régulière. Ils construisent des calendriers précis trois siècles avant que César ne réforme le calendrier romain, beaucoup trop imprécis.

Les Aztèques marquent immédiatement les esprits avec les sacrifices humains, qu’ils pratiquent parce qu’ils pensent que les dieux doivent être “nourris” pour maintenir l’ordre du monde. Ils forment le dernier grand empire de la période précolombienne.

Les Incas frappent l’imagination parce qu’ils construisent un empire très centralisé, avec une capitale qui contrôle tout et un réseau de routes gigantesque. Au même moment, la monarchie française est loin d’un tel niveau d’organisation territoriale, dans un royaume encore en consolidation après la guerre de Cent Ans.

Pourquoi les émotions renforcent la mémoire ?

Les recherches de l’INSERM montrent qu’une information chargée émotionnellement résiste mieux à l’oubli. Lorsqu’une idée provoque une surprise, une peur, une fascination ou une image forte, certaines régions du cerveau, notamment l’amygdale, renforcent l’encodage du souvenir.

C’est pour cette raison qu’une scène marquante, une image étrange ou une anecdote frappante restent souvent plus longtemps qu’une définition abstraite ou une date isolée. Le cerveau retient mieux ce qui compte émotionnellement pour lui. Même quand ce « quelque chose » est une chanson honteuse de votre adolescence que vous connaissez encore mot pour mot vingt ans plus tard. Quelle magnifique utilisation de la mémoire humaine.

En clair, pour retenir des informations, n’apprenez pas par cœur, reliez !

Si vous deviez ne garder qu’une observation, ce serait celle-ci : il est normal de ne pas retenir une information si elle reste isolée. La mémoire ne fonctionne pas comme une armoire d’archives, mais comme un réseau de connexions.

Une connaissance va vous rester en tête lorsqu’elle peut s’appuyer sur d’autres faits, et ces appuis prennent plusieurs formes :

  • des points communs entre deux informations, qui permettent de les regrouper mentalement
  • des contrastes, qui clarifient ce qui serait sinon confondu
  • des images ou références concrètes, qui transforment un élément abstrait en quelque chose de manipulable

Dans tous les cas, ne cherchez pas à « retenir » une date, un nom ou une formule, et surtout pas en la répétant jusqu’à ce qu’elle « rentre ». Commencez vraiment par lui donner une place, en la connectant à un savoir déjà installé, puis en construisant autour d’elle des attaches qui permettent de la retrouver plus facilement ensuite.

Dites-moi en commentaire un sujet ou une notion que vous voudriez réussir à retenir et nous regarderons ensemble comment le rendre accessible… et passionnant !

Partagez ce contenu

1 réflexion sur “Retenir des informations : pourquoi je peine avec les dates et les données brutes ?”

  1. C’est important de nous permettre de comprendre simplement comment on apprend. Il faut aussi tester plusieurs méthodes pour comprendre celle qui vous va le mieux car il faut adapter son apprentissage à sa forme d’intelligence mais l’émotion est une clé universelle de l’apprentissage ! Merci pour ce précieux article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut