Vous avez peut-être perdu le fil de la littérature ces dernières années. Bienvenue au club ! J’évoque cette frustration sur ma page de présentation. J’ai donc décidé, comme vous peut-être, de me pencher sur la littérature du XXIe siècle. Mais je me suis vite heurtée à deux difficultés.
La première, c’est le temps. Entre le travail, mon blog et ma vie sociale, je n’ai pas envie de consacrer mes soirées aux écritures plates, aux intrigues conçues pour Netflix ou aux propos légers sans vertige, défi intellectuel ni réflexion profonde. La seconde, c’est l’impression désagréable de m’être fait gruger trop de fois en ouvrant un roman porté aux nues et qui s’avère, au bout de quelques pages, glorieusement vide.
Alors quelle porte d’entrée fiable pour découvrir la littérature du XXIe siècle, lorsqu’on a été biberonné·e aux grands classiques ? Car les articles de blogs subjectifs et la page Wikipédia m’ont laissée sur ma faim, sans parler des aperçus IA qui exploitent ces contenus. Plutôt que de m’appuyer sur ces synthèses consacrées à l’histoire éditoriale et aux succès commerciaux, j’ai choisi une ressource inespérée : le palmarès des chefs-d’œuvre du XXIe siècle établi en avril 2025 par Télérama, Palmarès Télérama pour les intimes.
Les 25 premiers chefs-d’œuvre de la littérature mondiale du XXIe siècle
- Austerlitz, W. G. Sebald (Actes Sud, 2002)
- L’Adversaire, Emmanuel Carrère (P.O.L, 2000)
- La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement, Svetlana Alexievitch (Actes Sud, 2013)
- Le Lambeau, Philippe Lançon (Gallimard, 2018)
- L’Année de la pensée magique, Joan Didion (Grasset, 2007)
- Une histoire d’amour et de ténèbres, Amos Oz (Gallimard, 2004)
- La Végétarienne, Han Kang (Le Serpent à plumes, 2015)
- Les Argonautes, Maggie Nelson (Éditions du Sous-sol, 2018)
- 2666, Roberto Bolaño (Christian Bourgois, 2008)
- Les Livres de Jakob, Olga Tokarczuk (Noir sur Blanc, 2018)
- Solénoïde, Mircea Cărtărescu (Noir sur Blanc, 2019)
- O, Mikki Liukkonen (Le Castor astral, 2021)
- La Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski (Denoël, 2002)
- Underground Railroad, Colson Whitehead (Albin Michel, 2017)
- Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard, 2014)
- La Plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr (Philippe Rey et Jimsaan, 2021)
- La Bascule du souffle, Herta Müller (Gallimard, 2010)
- Purge, Sofi Oksanen (Stock, 2010)
- La Fête au Bouc, Mario Vargas Llosa (Gallimard, 2002)
- La Tache, Philip Roth (Gallimard, 2002)
- La Carte et le territoire, Michel Houellebecq (Flammarion, 2010)
- Neige, Orhan Pamuk (Gallimard, 2005)
- Les Corrections, Jonathan Franzen (Éditions de l’Olivier, 2002)
- Freedom, Jonathan Franzen (Éditions de l’Olivier, 2011)
- La Route, Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier, 2008)
- Les Années, Annie Ernaux (Gallimard, 2008)
- Kafka sur le rivage, Haruki Murakami (Belfond, 2006)
60 écrivains, éditeurs, libraires, traducteurs et critiques ont choisi ces 25 livres que, pour être sincère, je suis loin d’avoir lu en totalité. Mais j’en fais la base d’une pile de lecture qui assouvira, je l’espère, ma faim de chocs intellectuels, de ravissements poétiques et de questionnements audacieux.
De quoi enrichir son bagage culturel avec des œuvres qui demandent un véritable effort de lecture et élargissent les connaissances et la réflexion.
En attendant, je vous propose les huit grandes tendances qui se dégagent de cette exploration. Elles ne correspondent pas exactement aux catégories utilisées sur Wikipédia. Elles dessinent les obsessions qui dépassent la vie personnelle de nos plus grands écrivaines et écrivains contemporains.
1) Avec la littérature mondiale du XXIe siècle, la frontière entre fiction et réalité s’estompe
Sebald construit son roman Austerlitz comme une enquête. Il intègre au récit des photographies liées aux lieux et aux souvenirs du personnage. Carrère part d’un fait divers réel, le meurtre commis par Jean-Claude Romand, pour écrire L’Adversaire. Alexievitch rassemble dans La Fin de l’homme rouge des centaines de témoignages recueillis auprès de citoyens de l’ex-URSS. Lançon raconte dans Le Lambeau l’attentat contre Charlie Hebdo et les opérations qu’il a subies. Didion observe son propre deuil dans L’Année de la pensée magique. Oz mêle dans Une histoire d’amour et de ténèbres l’histoire de sa famille à celle de la naissance d’Israël.
Dans ces livres, les auteurs partent de faits réels, de documents ou de leur propre expérience, mais ils les travaillent avec les moyens de la littérature.
2) Le corps devient un sujet littéraire à part entière
Dans La Végétarienne, Han Kang raconte le refus de manger de son personnage principal et les violences familiales qui l’accompagnent. Dans Le Lambeau, Lançon raconte la reconstruction de son visage après l’attentat de Charlie Hebdo. Dans Les Argonautes, Maggie Nelson mêle grossesse, transformation du corps de son compagnon et réflexion sur l’identité.
Le corps devient ainsi un lieu où se jouent la violence, l’identité, le désir et les rapports aux autres.
3) Certains romans cherchent à contenir un monde entier
2666 de Bolaño part d’une enquête sur les féminicides de Ciudad Juárez et finit par embrasser une histoire beaucoup plus vaste de la violence. Dans Les Livres de Jakob, Tokarczuk raconte la vie de Jacob Frank à travers de nombreux personnages, époques et points de vue. Solénoïde de Cărtărescu mêle Bucarest, mathématiques, rêves et phénomènes surnaturels. O de Liukkonen fait se croiser une centaine de personnages pendant sept jours. Dans La Maison des feuilles, Danielewski utilise même la mise en page pour reproduire le labyrinthe au cœur du récit.
Ces romans ont en commun une ambition démesurée (et stimulante) : faire tenir le plus de monde possible dans un seul livre, quitte à bousculer les règles habituelles du roman.
Quid des succès de librairie ?
Les livres qui touchent un large public s’emparent souvent des sujets brûlants de notre société : féminisme, rapports de domination, questions de genre, héritage colonial, identité… Ils font société parce qu’ils donnent matière à discussion et deviennent parfois des références communes. C’est aussi, et surtout, cela la culture : avoir des livres en commun, en parler et partager des références.
Je prépare donc un autre article sur cette littérature très lue, à partir de la page Wikipédia consacrée à la littérature du XXIe siècle. J’aborde la question des livres à succès un article : Comment définir la littérature ?
4) La fiction questionne l’histoire coloniale et raciale
Dans Underground Railroad, Colson Whitehead transforme le réseau clandestin qui aidait les esclaves à fuir en véritable chemin de fer souterrain. Dans Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie raconte le parcours d’une Nigériane aux États-Unis et montre comment l’expérience de la race change selon le pays où l’on vit. Dans La Plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr part à la recherche d’un écrivain africain disparu, accusé de plagiat après la publication d’un livre en 1938.
Ces romans utilisent la fiction, le mythe et l’enquête pour revenir sur l’esclavage, la colonisation et leurs conséquences.
5) Les dictatures hantent encore les corps et les vies
Dans La Bascule du souffle, Herta Müller raconte la déportation des Allemands de Roumanie dans les camps soviétiques à travers la faim et l’expérience physique de la survie. Dans Purge, Sofi Oksanen relie le destin de deux femmes estoniennes marquées par la violence politique et sexuelle. Dans La Fête au bouc, Mario Vargas Llosa reconstitue la dictature de Trujillo en République dominicaine. La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, montre quant à elle comment la disparition de l’URSS n’efface pas les traces laissées par le régime totalitaire.
La dictature apparaît donc à travers ce qu’elle fait aux individus, à leur corps, à leur mémoire et à leur manière de vivre.
6) La littérature mondiale du XXIe siècle observe le malaise des sociétés modernes
Dans La Tache, Philip Roth construit son intrigue autour d’un professeur accusé de racisme alors que lui-même cache ses origines. Dans La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, le marché de l’art réduit les œuvres et les relations humaines à leur valeur d’échange. Dans Neige, Orhan Pamuk confronte la laïcité et l’islam politique dans une ville turque. Dans Les Corrections et Freedom, Jonathan Franzen explore les fractures de la famille américaine et les compromis entre liberté, argent et idéaux. Dans O, Miki Liukkonen fait se croiser une centaine de personnages pendant sept jours, dans une société où chacun semble enfermé dans ses propres obsessions. Enfin, dans La Route, Cormac McCarthy l’apocalypse a eu lieu, et un père tente de préserver chez son fils ce que l’humain a de plus précieux.
Les tensions politiques, sociales et familiales du siècle innervent plus que jamais la littérature contemporaine.
7) Le « je » est une façon de parler du monde
Dans Les Années Annie Ernaux raconte sa vie sans dire « je », elle qui avait auparavant fait du « je » l’un des ressorts majeurs de son œuvre. Elle mêle ainsi ses souvenirs à l’histoire collective de la France. Dans Les Argonautes, Maggie Nelson inscrit sa grossesse et la transition de son partenaire dans une réflexion plus globale sur le corps, le genre et la société. Dans L’Adversaire, Emmanuel Carrère utilise le « je » pour faire vivre tout un monde autour d’un fait divers : son enquête personnelle, le procès, la justice et l’univers mental d’un homme qui a vécu des années dans le mensonge. Dans Une histoire d’amour et de ténèbres, Amos Oz mêle le suicide de sa mère à l’histoire de la naissance d’Israël.
Bref, nous sommes loin de l’autofiction. Ici, l’expérience personnelle sert à décrire quelque chose de plus large : une époque, une société ou des idées.
8) Le réel fait une place à l’inexplicable
Dans Kafka sur le rivage, Haruki Murakami fait avancer deux histoires, l’une réaliste et l’autre étrange et onirique, sans toujours donner d’explication logique à ce qui arrive. Dans Solénoïde, Mircea Cărtărescu imagine un narrateur qui vit une autre existence, celle qu’il aurait pu avoir s’il était devenu écrivain. Dans La Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski raconte une maison dont l’intérieur est impossible : il se révèle beaucoup plus grand que ce qu’on en voit de l’extérieur, et les couloirs n’ont rien de stable. La frontière entre réalité et fiction finit par se brouiller.
Ces romans laissent une place importante au rêve, au fantastique et aux vies possibles. Le monde réel n’est plus forcément le seul monde auquel le lecteur peut se fier.
Les grandes lignes de la littérature du XXIe siècle : le mot de la fin
J’ai essayé de dégager quelques grandes lignes dans une littérature très diverse, pour vous aider à poser vos propres repères et à renouer avec l’essence contemporaine de la littérature. J’espère que cette sélection vous donnera envie de découvrir certains de ces livres et de retrouver le plaisir d’une lecture qui demande de l’attention et, en échange, nourrit la réflexion et enflamme l’imaginaire.
Et vous ? Quels romans du XXIe siècle vous ont vraiment marqué ? Lesquels vous ont réconcilié avec la littérature, surpris, bousculé ou simplement donné envie de lire davantage ?
Je veux tout savoir : vos découvertes, vos coups de cœur, les livres que vous avez adorés et ceux que vous recommandez autour de vous.



Je lis tous les jours et pourtant, dans toute cette liste, je n’ai lu que Murakami ! Autant dire que je découvre un sacré terrain de jeu 😄
Certains titres ne me seraient probablement jamais venus à l’idée spontanément, et c’est justement ce qui rend ta sélection intéressante. Ma liste de livres à lire, qui n’était déjà pas franchement raisonnable, vient encore de s’allonger !